Le paradigme du pétrole bon marché

 => “Notre civilisation industrielle récente est tout entière fondée sur le pétrole !”

Cette simple phrase en forme d’affirmation péremptoire fait généralement bondir tous les convaincus de la croissance infinie, qu’ils soient socio-étatistes ou ultra-libéraux. Les premiers voyant en la main imprescriptible de l’Etat Providence le seul moteur crédible de la société hyper développée que nous savourons depuis soixante dix ans à peine et les second détectant celle invisible du marché comme étant la seule responsable à coup sûr de la prospérité économique de notre système industriel capitaliste croissanciste. Pour ces deux courants, réunissant quand même ensemble un bon 95% de l’opinion publique, le pétrole n’est qu’un vulgaire liquide visqueux que l’humanité utilise depuis quelques années, suite à la mise au point récente par l’incommensurable génie du cerveau humain, d’une technologie permettant de transformer cette chose en énergie et autres broutilles utilitaires. Le fait que ce machin soit présent en quantité limitée sur la planète, ce qui n’est contredit ni par l’un ni par l’autre, ne pose en vérité guère de problème puisque tous deux sont persuadés de trouver, le moment venu, le moyen « x », « y » ou « z » de remplacer ce fluide par autre chose d’équivalent, voire supérieur. Cette croyance, devenue une véritable religion, est largement partagée dans l’esprit commun, et chaque citoyen peut ainsi dormir sur ses deux oreilles énergétiques.

=> “Notre civilisation industrielle récente est tout entière fondée sur le pétrole !”

« Voilà que ça recommence ! Pourtant on vous répète que le nucléaire, le vent, le soleil, la biomasse, l’hydrogène, vont bientôt prendre sa place, alors pourquoi insister ? Vous pensez vraiment que les gens n’ont pas assez de problèmes réels au quotidien pour en rajouter des hypothétiques sur l’avenir ! »…

Et pourtant, il est permis de douter quelque peu de cette confiance absolue. Ainsi, voyons d’un peu plus près à quoi sert réellement ce liquide visqueux :

En premier lieu, il conditionne la quasi totalité des transports mondiaux. En effet, 100% des transports aériens et des transports maritimes dépendent du pétrole. Quant aux transports terrestres, ils en dépendent à 97%.

En second lieu, il conditionne une grande partie de l’industrie. En effet, le pétrole sert à alimenter des chaudières, qui elles-mêmes vont, soit produire de l’électricité, soit chauffer des matériaux en direct, soit produire de la vapeur qui va réchauffer de manière plus “douce” des composés divers

En troisième lieu, il intervient pour un bon tiers dans le domaine du chauffage des bâtiments, logements ou locaux tertiaires,

En quatrième lieu, il conditionne, en tant que carburant, la quasi totalité des engins agricoles, des engins de chantier, des engins militaires et des outils portatifs divers (tronçonneuses, tondeuses à gazon, …)

En cinquième lieu, il conditionne la totalité de la pétrochimie, qui elle même est impliquée dans la totalité de ce que nous consommons, puisqu’elle produit :

  • des plastiques que l’on retrouve absolument partout, de l’électro-ménager aux ustensiles de cuisine, des fenêtres aux chaussures, des voitures aux meubles et aux stylos, des emballages alimentaires aux ordinateurs de bureau, des pantalons classiques à la lingerie coquine, ….
  • des huiles, utilisées par toutes les machines industrielles, les véhicules terrestres, les avions, les bateaux, …

  • des cires, solvants, détergents, sans lesquels notre sweet home ne serait pas ce qu’il est
  • des engrais azotés et des produits phytosanitaires (insecticides, fongicides, herbicides, etc…), sans lesquels les rendements de notre agriculture s’écrouleraient
  • des bitumes, sans lesquels nos routes seraient impropres aux roulage de nos bolides à quatre roues
  • et encore d’innombrables autres produits que nous ne pouvons citer de manière exhaustive, tant que nous n’avons pas analysé en détail chaque objet que nous utilisons

=> “Oui, d’accord, mais on en a encore pour un bon bout de temps et on n’est pas prêt de voir la dernière goutte de pétrole !”

Cette objection est parfaitement fondée, mais elle est mal formulée, et, de ce fait, devient sans objet. Le problème n’est pas, en effet, de se retrouver du jour au lendemain à sec de pétrole, car comme le pronostiquent de façon fort pertinente les ultra-libéraux (par ailleurs totalement incrédules quant à la moindre éventualité de future disette énergétique), dès que la production de pétrole viendra à diminuer (si par extraordinaire, selon eux, cela se produisait) le marché viendrait réguler tout cela et, par le jeu magique de la hausse des prix ferait diminuer la demande, et donc rendrait, du même coup, suffisante la production. Ainsi par la vertu du raisonnement limpide de ces optimistes congénitaux, la demande s’adaptant toujours à l’offre, le problème de l’insuffisance ne se poserait pas. Cette équation économique est, par surcroît, sur-validée par un théorème complémentaire énoncé sous forme d’axiome, à savoir que l’éventuelle raréfaction de la lymphe fossile poussera le génial cerveau humain à découvrir autre chose en remplacement. Cette enchaînement est, pour eux, indubitable, incontestable et évident. A tel point qu’ils considèrent que toute démonstration ou étalage de preuves ne serait que temps perdu, effort superflu ou bavardage superfétatoire. En conclusion, par la magie du libre-échange et la loi des vases communicants, il ne s’agirait que de troquer un mal pour un bien. Exit le pétrole, et vive la poudre de perlimpinpin !

De l’autre côté de l’échiquier politique, les étatistes ne sont pas en reste de certitudes et font confiance au bras armé de la réglementation toute puissante pour contrer l’éventuelle décrue pétrolière. C’est à coup de planification écologique, de transition énergétique, de développement durable et de mix renouvelable que les adorateurs de l’Etat tout puissant règlent ce problème, qui, pour eux non plus, n’en est pas un.

=> “De toutes façons, il existe d’autres formes d‘énergie que le pétrole, qui n’ont pas été développées à cause des lobbies pétroliers, et qui pourront facilement prendre la relève !”

Voici l’argument censé clore le débat sur la fin du pétrole et qui fait presque l’unanimité chez ceux qui refusent d’envisager la disette énergétique. En termes concrets, leur discours donne ceci :

Pour les transports (qui constituent, rappelons-le, le réseau sanguin de notre civilisation industrielle) :

Les avions continueront à transporter des millions de personnes avec du jus de légume fermenté à la place du kérosène. Pas de problème pour les légumes, il suffit d’en cultiver pour en avoir. Les bateaux seront propulsés par des piles à combustibles alimentées par l’hydrogène (une version améliorée du Nautilus de Jules Vernes). Pas de problème pour l’hydrogène, il suffit de faire une électrolyse de l’eau pour séparer les atomes d’oxygène, comme on apprend en classe de sixième en TP de sciences nat’. Les camions continueront sans difficulté aucune à sillonner les routes internationales et ravitailler en nourriture par flux tendu de 24 heures les grandes métropoles comme Paris grâce à des moteurs électriques équipés de batterie au lithium rechargeables dans des stations reliés au réseau nucléaire. Pas de problème pour le lithium, quand il n’y aura plus on le recyclera, et pas de problème non plus pour le nucléaire, quand il n’y aura plus d’uranium on aura mis au point la fusion (ITER).

Pour l’industrie (qui fabrique tous nos objets quotidiens) :

Les usines continueront à tourner à plein régime grâce à l’électricité fournie par des éoliennes, des panneaux solaires implantés autour de chacune d’elles, et, bien sûr, par les centrales nucléaires

Pour le chauffage des bâtiments (nos maisons, nos bureaux, nos magasins, etc…) :

Ce problème est inexistant puisqu’il suffira de construire des locaux passifs, ce qu’on ne savait pas faire jusqu’à présent, mais que la formidable avancée technologique due à l’incommensurable génie du cerveau humain rend possible aujourd’hui.

Pour les engins mobiles, c’est à dire les broutilles telles les tracteurs agricoles qui permettent de produire la nourriture (besoin primaire de l’homme) que nous mangeons et sans laquelle nous mourrions en quelques jours, tels les engins de BTP qui permettent de construire les maisons dans lesquelles nous nous abritons (besoin secondaire de l’homme) et sans lesquelles les intempéries auraient vite raison de notre faible résistance, tels que les engins de BTP qui permettent de construire les routes sans lesquelles nous ne pourrions nous déplacer à tout moment où cela nous chante (besoin tertiaire de l’homme), et tels que les engins militaires qui nous protègent des invasions hostiles (besoin quaternaire de l’homme)  :

Nous n’avons que l’embarras du choix pour faire marcher ces machines itinérantes qui ne peuvent être reliés au réseau électrique. Ainsi, nous pouvons soit les téléguider depuis un poste fixe avec des ondes ultra puissantes qu’il suffit de mettre au point, soit actionner leur moteurs surpuissants avec des boosters à hydrogène comme le font si aisément les navettes spatiales pour leur décollage, soit, ce qui reste encore le plus simple, fixer sur le toit une petite antenne solaire qui transformera en un clin d’œil le rayonnement reçu en énergie colossale.

Quant à la pétrochimie :

Sa reconversion est manifestement l’affaire qui rencontrera le moins d’obstacles techniques puisqu’il est déjà de notoriété publique qu’une petite start-up du génopole d’Ivry financée par des subventions publiques a découvert le « bioplastique », c’est à dire la possibilité de faire du plastique avec de la betterave. A partir de là, nous imaginons aisément l’obtention de l’équivalent de toute la droguerie pétrochimique, par la simple manipulation génétique des légumes, c’est à dire l’art de faire digérer des macérats végétaux par des bactéries dont le génome serait reprogrammé pour les transformer en micro-usines à gaz propylène, tout en contrôlant néanmoins soigneusement leur activité enzymatique. Dans ces conditions, et comme pour le biocarburant, il suffira de cultiver des légumes en pagaille, avec des engins fonctionnant eux même au jus de légume, et la boucle sera bouclée de façon définitivement durable. C’est tellement évident qu’on se demande vraiment qui peut douter d’un plan aussi limpide.

=> “Une telle avalanche de solutions alternatives au fossile devrait par conséquent rendre le débat sur la crédibilité de la transition énergétique totalement inutile et pourtant elle le renforce ! Pourquoi ?”

En réalité la plupart des ces solutions alternatives ne sont pas nouvelles quant à leur principe fondamental. L’éolien et le solaire sont utilisés depuis l’antiquité, la pile à combustible est connue depuis 1839, la voiture électrique est antérieure à la voiture thermique, le principe de la fusion nucléaire a été découvert en 1920 et la manipulation utilitaire des végétaux est vieille comme le monde (torchis, huile, gélatine,..). Le véritable problème est que tous ces substituts n’existent pas à l’état naturel et gratuit sur la planète, mais qu’ils doivent être fabriqués à l’issu d’un processus industriel souvent complexe, parfois dangereux et, en tout état de cause, toujours coûteux. Certes les sources d’énergies durables existent potentiellement, la plus colossale étant sans conteste le rayonnement solaire, mais c’est leur mise en œuvre qui soulève des questions de rentabilité.

Si l’effort humain a pu être remplacé par l’énergie fossile (pétrole, gaz charbon) avec un ratio coût/Kwh astronomique (Jancovici l’estime de 1.000 à 10.000) et rendre ainsi possible la civilisation industrielle que nous connaissons, c’est que ce même fossile est accessible facilement et gratuitement sur la Terre. Rien de plus simple, en effet, et de si peu coûteux que de planter un tube dans les champs de Gawhar pour voir jaillir rapidement la divine visquosité en flots compacts et vigoureux. L’affaire devient par contre plus onéreuse lorsqu’il s’agit de liquéfier des végétaux pour en faire des carburants, de construire des centrales nucléaires pour faire de l’électricité, ou d’installer des batteries rechargeables dans les véhicules légers.

Il est symptomatique de relever que toutes les pistes de remplacement du pétrole par autre chose, se révèlent plus compliquées (donc plus chères) et moins performantes en ratio énergétique. Chacun est bien obligé d’admettre que le pétrole est irremplaçable quant à son faible coût d’obtention, sa facilité de transport et de stockage, sa polyvalence énergétique (on peut produire tout type d’énergie secondaire avec) et les multiples applications de ses dérivés. Ce fabuleux liquide naturel (n’oublions pas qu’il n’y a pas plus écologique que le pétrole !) réunit à lui seul un ensemble de qualités que nous ne retrouvons nulle part ailleurs. Par conséquent, il est le seul, dans l’état actuel de nos connaissances, à être capable de fournir une énergie bon marché, exempte de subventions publiques et se payant même de luxe de fournir des recettes fiscales à l’Etat ! Par conséquent tous ses autres substituts suggérés, s’ils étaient d’aventure validés par l’usage technique, constitueraient, de toutes façons, des dispositifs énergétiques plus lourds, moins commodes, plus chers et moins performants.

La diminution de la production du pétrole conventionnel est déjà amorcée, la preuve en est la recherche effrénée des hydrocarbures dits non conventionnels, qui se révèlent déjà beaucoup plus chers à l’obtention. Cette situation préfigure la fin prochaine de l’énergie bon marché, à défaut de la fin de l’énergie abondante, ce qui revient d’ailleurs au même, et indique un changement de paradigme ouvrant sur une nouvelle époque qui, sans nul doute, sera assez intéressante à vivre au regard des certitudes affichées.

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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