Laissons les croî(t)re !

Je croîs, tu croîs, il croît,….. Croître et croire, à part l’accent circonflexe, se conjuguent à l’identique dans la langue française. A croire qu’il s’agit presque de la même chose ! Paraphrasant Aragon, on retrouvera sans doute dans la même situation et dans quelques années, celui qui croyait à la décroissance et celui qui n’y croyait pas. Croire est une chose, mais il y a différentes façons de croire, idem pour décroître, qui en est une autre mais supporte aussi plusieurs modes. Les croissants fanatiques sont également de grands croyants. Ils croient en la durabilité de la croissance, et pour tout dire en son inéluctabilité et son irréversibilité. Ils y croient dur comme fer (qui sera pourtant épuisé vers 2087), en s‘appuyant sur l’axiome que les véritables ressources finales seront créées par le cerveau humain s’affranchissant ainsi de l’humiliante dépendance vis à vis de la dot naturelle. A l’opposé, les décroissants agnostiques rejettent cette nouvelle religion économystique en constatant objectivement l’absence de preuves tangibles susceptibles de venir étayer cette pensée spirituelle et, tout au contraire, en s’appuyant sur le fait qu’aucun substitut actuellement suggéré pour palier l’épuisement des hydrocarbures et minéraux qui constituent le socle de la civilisation industrielle, n’est indiscutablement opérationnel. Entre ces deux tendances radicales, un marécage idéologique s’est installé au milieu duquel cohabitent, souvent en s’ignorant, une multitude de nuances comportementales croyant quelque peu tout en décroissant plus ou moins, croissant raisonnablement sans véritablement y croire ou refusant de croire à une croissance qui aurait cessé de croire en elle même.

Les options vis à vis de ce thème ne sont pas exemptes d’inclinaisons politiques, ce qui, naturellement, ajoute encore à la confusion des idées. Une première vision grossière du rapport de force situerait l’armée compacte des croissants à droite de l’échiquier politique, solidement postée face aux hordes agglomérées des décroissants cantonnées plutôt à gauche. Mais ceci n’est qu’un aperçu réducteur de la répartition des opinions car, dans la réalité, les paradoxes et les contradictions ne freinent pas plus les uns que les autres. Il existe par ailleurs deux paramètres de la croissance à propos desquels le contre-sens est largement partagés : il s’agit de l’ancienneté et de l’ origine.

L’ancienneté de la croissance

La quasi totalité des gens vivent dans le présent, et il faut bien reconnaître que le mode de vie actuel privilégie l’immédiateté et la particularité au détriment de toute analyse un tant soit peu globale des choses. La projection dans le futur, même rapproché, n’est pas dans les us et coutumes validées par la civilisation industrielle, sauf dans quelques cas pragmatiques comme, par exemple, celui du calcul des intérêts composés nécessaires à la mise en place d’un crédit monétaire permettant l’acquisition d’un bien de consommation. La propension à se pencher sur son passé n’est pas moins absente des préoccupations de l’homme moderne, preuve en est son désintérêt croissant pour l’histoire, aussi bien dans les médias, qui ne trouvent plus d’audience pour cette thématique, que dans l’enseignement scolaire, où cette matière va bientôt être purement et simplement rayée des programmes.

En bref, le passé on s’en fout, et l’avenir, on verra bien !…. Compte tenu du fait que c’est sur ces bases épistémologiques que la plupart de nos contemporains se fondent pour parler de la décroissance, on comprend, dès lors bien mieux le pourquoi du magma idéologique évoqué plus haut et la raison pour laquelle le caractère très récent de la croissance n’est pratiquement jamais évoqué dans les grands médias, ni dans le discours politique. Or une information qui n’est pas relayée par ces deux véhicules de pensée est une information qui n’existe pas aux yeux du grand public. Il n’empêche que cet aspect d’extrême nouveauté historique de la croissance est fondamental !

Si nous nous accordons sur la date de 1945 pour déterminer le début de la croissance forte en terme de PIB, un simple calcul arithmétique attribue un âge de 68 ans à ce phénomène. L’homme étant sur terre depuis sept millions d’années, un autre calcul élémentaire nous indique un rapport de un cent millième entre la durée de la croissance et la durée de la non croissance, soit, rapporté à l’échelle d’une vie humaine de 80 ans, une durée totale d’environ 7 heures sur un vie entière pour la période croissante. Plus saisissant encore, rapportée à la durée d’existence de la planète, c’est à dire 4,5 milliards d’années, la croissance humaine ne représenterait guère plus qu’un demi-battement de paupière…. Ces calculs bien que volontairement théoriques ne sont toutefois pas complètement dénués de signification dans la mesure où ils permettent de remettre à sa juste place historique un phénomène infinitésimal sur l’échelle du temps, qui, par la magie et l’artifice de la communication moderne de masse, apparaît comme une évidence éternelle et immuable au plus commun des mortels que nous sommes. Cette forte croissance, celle dont nous parlons, ne possède donc aucune ancienneté temporelle et, par voie de conséquence, nous n’avons aucun recul, ni aucune expérience d’un tel phénomène par le passé, c’est à dire et en fin de compte, aucun outil de pensée sérieux pour l’appréhender. Cette humilité du raisonnement qui s’imposerait d’elle même pour l’analyse de tout autre phénomène inconnu dans n’importe quelle discipline scientifique ne s’applique pourtant pas à la croissance, qui jouit ainsi d’une exception singulière, mais inquiétante au regard des conséquences possibles d’une erreur de jugement sur le sujet.

L’origine de la croissance

La version officielle et unanimement validée par la quasi totalité de la population attribue le formidable développement de notre société depuis 70 ans à la seule action du cerveau humain. Ainsi cette merveilleuse masse de neurones léguée par Dame Nature (ne l’oublions pas !) a permis de nous élever au dessus de tous les autres êtres vivants, et d’animal devenant homme, rejeter ainsi toute assimilation dégradante avec nos amis les bêtes. Mais ce merveilleux organe s’est encore amélioré avec le temps, comme le bon vin qui prend de l’ampleur au fil des ans, pour nous aider à prendre le pas sur les incertitudes cosmiques et les peurs eschatologiques qui, pendant longtemps, ne trouvèrent d’apaisement que dans la religion et les croyances diverses.

C’est ainsi que, nos lobes frontaux et pariétaux s’affinant par la pratique quotidienne du raisonnement, les prêtres furent remplacés par les économistes, ainsi qu’Ivan Illich le constata fort pertinemment, puis plus récemment, nos temporaux et occipitaux ayant atteint un stade avancé, les économistes furent supplantés par les scientifiques, qui sont désormais habilités à détenir les réponses à toutes types de questions, ce qui nous évite par là même d’avoir à nous en poser aucune. Ce confort intellectuel qui nous a installé dans une croyance indéfectible en la toute puissance de la science est naturellement sous-tendu par un orgueil démesuré quant aux capacités cérébrales de la race humaine, assorti toutefois d’un transfert de chaque capacité individuelle vers une entité globale et centralisée en charge du fonctionnement quotidien et de la maintenance de la machine à génie. Ainsi, cette sous-traitance commode de la pratique journalière et fastidieuse de la matière grise libère le citoyen moderne de l’ingrate tâche de se soucier du lendemain, et, contrairement à son ancêtre de l’Ancien Régime contraint d’éviter en permanence la chute du ciel sur sa pauvre tête par le déploiement de bricolages dérisoires, confie tranquillement sa destinée à cette abstraction toute puissante, cette idéalité scientifique planétaire, cette transcendance globale du savoir, toute entière résumée par ce fameux « ils » péremptoire et rassurant.

C’est certainement la plus grande victoire des Temps Modernes sur les Temps Anciens d’avoir troqué la croyance désuète basée sur le principe « Dieu nous montrera la voie », contre une foi plus sérieuse fondée sur la certitude : « ils vont certainement trouver la solution ». Cette pensée unique accordant aux scientifiques une confiance absolue pour gérer les différents outils permettant de maintenir en l’état le cours de la civilisation industrielle, n’est démentie par aucune idéologie apparente, ni en aucun lieu identifié de la planète. En France, par exemple, il n’existe pas de parti politique répertorié, pas de mouvement de pensée connu qui remette en question ce dogme de la toute puissance du cerveau humain, pas plus qu’il n’existe de courant lui contestant la paternité objective de la croissance. L’idée selon laquelle la croissance serait due exclusivement à l’existence des ressources fossiles et minérales léguée par la dot terrestre ne reçoit qu’un écho limité et n’est reprise par aucun média ni parti politique de grande ampleur. Nous enregistrons même des discours ultra-libéraux contestant la notion d’énergie, de ressource et de richesse naturelles et affirmant que la véritable ressource renouvelable et inépuisable se trouve dans l’échange qui, librement consenti, serait à lui seul générateur de richesse et d’énergie. A l’autre bout du marigot politique, les étatistes compulsifs fondent une confiance absolue dans leurs dispositifs de recherche scientifique pour fabriquer tout type d’énergie ou de produits nécessaires au maintien durable et définitif du PIB.

Mais tout ce beau monde se retrouve réuni dans une démarche consensuelle, celle qui consiste à croire fermement en la durabilité de la croissance alors que tous les indicateurs objectifs poussent à en douter largement. En effet, face à l’épuisement incontestable des ressources fossiles et minérales qui constituent le socle de notre civilisation industrielle, le laborieux éventail des réponses données par les scientifiques agréés ne garantissent toujours pas le maintien du système à niveau constant. Il n’existe actuellement aucune solution de remplacement à l’identique, en volume et rendement pour les carburants, les engrais, les produits phytosanitaires, les matières plastiques,….. pour ne parler que des domaines les plus saisissants. Cette accablante hypothèque sur l’avenir des transports terrestres, aériens, et maritimes, de la mécanisation et de la fertilisation agricole, du bâtiment, des travaux publics, ou des matériaux les plus usuels ne contribue pas une seule seconde à faire vaciller les fondements de cette nouvelle religion et, tout au contraire, ce sont ceux qui doutent, avec lucidité et raison, qui sont stigmatisés et qualifiés de négationnistes par les curés de l’église de la croissance. Le plus grave, dans cette affaire, est que même ceux qui flirtent avec la notion de décroissance et semblent la prendre en considération à sa juste mesure, ne sont en réalité que des imposteurs restant imprégnés de la croyance croissante et détournant l’idée de la décroissance à des fins politiquement, ou commercialement, partisanes. Voyons un peu :

Les écologistes politiques (EELV et consorts)

Malgré les propos de certains de leurs éminents représentants les écolopolitiques sont restent majoritairement convaincus du dogme croissant. La discipline du Parti faisant son office, les quelques voix dissonantes sont conviées au mutisme, en vertu du bon vieux principe stalinien : « il vaut mieux avoir tort dans le Parti que raison en dehors ». C’est ainsi que nous avons vu Yves Cochet, certainement l’écologiste français le plus instruit et le plus intelligent, tenir des propos raisonnables sur les énergies renouvelables lors de réunions en petit comité dès 2013, à savoir qu’elles ne compteront jamais que pour du beurre, et, dans le même temps, affirmer au JT de TF1 que notre civilisation industrielle peut très bien s’en sortir sans fossile ni nucléaire, grâce à l’ineffable Mix renouvelable. Il a coulé heureusement un peu d’eau sous les ponts depuis 8 ans car le Yves Cochet de Pétrole Apocalypse a finalement pris le dessus sur le Yves Cochet ministre de l’environnement du gouvernement Jospin et est désormais définitivement convaincu de l’inéluctabilité de la décroissance industrielle quelque soient les politiques volontaristes mises en place. Mis à part ce cas particulier, tous les autres écolopolitiques (ou écologistes de gouvernement) sont les piliers d’un régime qui n’hésite pas à faire reposer le succès de sa politique sur la durabilité de la croissance et restent à ce titre parmi les plus assidus paroissiens de l’église de la croissance.

La mouvance gauchisante indignés/alternatifs/altermondialistes/objecteurs de croissance

Cette frange hétéroclite aborde de plein pied le thème de la décroissance, mais transforme une réalité future inéluctable en démarche volontariste individualiste anticipée. Pour bien comprendre le positionnement de ces pseudos-décroissants, la plupart du temps réellement sincères, il convient de situer leur trajectoire politique. Solidement ancrés à l’extrême gauche, leur principal souci est le rejet de la société de consommation. Leur ligne générale contemptrice à la fois du consumérisme et du productivisme  (mais pas du capitalisme, ou si peu!) les a conduit logiquement à l’idée qu’une décroissance forcée de la société serait en mesure de défaire à elle seule la coalition de ces trois ennemis réunis. D’un point de vue stratégique, cette mouvance présente la particularité de faire cohabiter deux pratiques à priori incompatibles. La première fut catégorisé par F. Engels sous le nom de socialisme utopique. Faite de volontés de favoriser l’installation de communautés idéales selon des modèles théoriques, elle se caractérise surtout par sa méthode de transformation de la société ne reposant pas sur une révolution politique, ni sur une action réformiste impulsée par l’État, mais sur la création, par l’initiative citoyenne, d’une contre-société au sein même du système en place, la multiplication de ces communautés devant progressivement remplacer ce dernier sous l’effet de son exemplarité contagieuse. La seconde, classiquement stalinienne, est portée par des militants transfuges du PCF ou du Front de Gauche et se caractérise par une planification rigoureuse de l’économie, une réglementation instituant un revenu inconditionnel garanti et une fiscalité limitant les salaires par le haut. Le dénominateur commun à cet ensemble composite est l’emploi du terme magique de décroissance, mais cela ne signifie nullement que ses protagonistes croient en l’inéluctabilité de sa survenue. Bien au contraire, ils sont convaincus, comme tous les autres, des bonnes chances de durabilité de la croissance, du succès probable de la transition énergétique, de l’avènement certain des nouvelles énergies, et, pour tout dire, de la capacité incontestable du cerveau humain à fabriquer scientifiquement de quoi remplacer toute ressource qui viendraient à défaillir. Et c’est cela qui, paradoxalement, les chagrine car ils rêvent d’une société sobre, frugale, égalitaire et stationnaire. Leur imprégnation du dogme croissant est dès lors évidente puisque, s’ils n’y croyaient pas, il leur suffirait d’attendre tranquillement la survenue de la décrue économique, mettant à profit ce délai pour installer les bases de leur système sociopolitique afin de pouvoir le proposer aux populations déclinantes avec l’impact incomparable et la force aveuglante d’avoir eu raison par avance. En réalité, ils restent, eux aussi, conditionnés par la propagande scientiste et leur décroissance n’est donc pas la vraie décroissance.

La vraie, c‘est celle qui arrive…. et, même, celle qui est déjà là !

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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