2030, la première secousse

(Extrait d’un manuel d’histoire édité en 2100 de l’ère techno-artisanale et destiné aux élèves des classes de sixième)

En 2030, pour la première fois depuis l’avènement de la société industrielle, la demande effective mondiale de pétrole excéda la capacité intrinsèque de production. Contrairement aux chocs pétroliers précédents, notamment celui de 1973, il ne s’agissait pas d’une situation spéculative, mais tout simplement de la confrontation de la réalité géologique avec celle de l’économie. Les conséquences furent également de deux ordres : une augmentation des prix par l’application mécanique de la loi de l’offre et de la demande, et une nécessité de répartition géopolitique des ventes. En effet, il apparaissait probable que les pays consommateurs dans leur ensemble se porteraient acquéreurs pour l’intégralité de leurs besoins, quelque soit l’élévation du prix du brut. Il s’ensuivit donc une situation inédite dans laquelle il convenait de mettre en place une nouvelle loi régulant les volumes achetés par tel ou tel pays.

L’échec du « Parti de la Taxe » !

Les pays fortement consommateurs mais faiblement producteurs, comme ceux de l’Europe occidentale notamment, se virent confrontés à une alternative stratégique opposant le parti de la taxe et le parti de la détaxe. Entre les tenants de ces deux options diamétralement opposées, la polémique fut virulente mais de courte durée. Les décroissants technocrates, zélateurs historiques du parti de la taxe, redoublèrent d’efforts pour proposer leur nouvelle forme de capitalisme dit capitalisme durable visant, en fait, à transférer les profits du capitalisme classique, jugé responsable de la destruction de l’écosystème de la planète, vers une noblesse d’état éclairée rémunérée par la taxation des énergies fossiles.

En France, certaines personnalités représentatives de ce parti informel avaient acquis, depuis le début des années 2000, une certaine audience médiatique. Il s’agissait notamment de MM. Jean-Marc Jancovici, consultant en décarbonisation et Monsieur énergie sur TF1, Alain Grandjean, président de la société Capitalisme durable, Nicolas Hulot, ex-animateur TV et fondateur du Pacte écologique, auxquels était venu s’ajouter José Bové, leader paysan de la lutte contre les OGM. Toutes ces personnes étaient, depuis des années, obnubilées, voire obsédées, par la taxation de l’énergie. Dès 2030, ils vinrent donc tout naturellement réaffirmer que le meilleur moyen de faire face à la pénurie était de réduire la consommation par un renchérissement du prix de vente. Leur argumentation, qui avait jusqu’alors bien résisté à la controverse dans les salons feutrés de certains think-tanks, vola toutefois en éclat face aux exigences de la rue.

L’idée de la taxation, tranquillement émise par ces technocrates donneurs de leçons fut vigoureusement rejetée par le peuple pour la raison principale qu’elle réserverait, si elle était appliquée, l’utilisation de l’énergie, et surtout du carburant automobile, à une seule élite financière capable d’en payer le prix, ainsi qu’à une caste privilégiée pouvant obtenir des dérogations pour raison d’état (dont probablement MM. Jancovici, Grandjean, Hulot, Bové, etc….). En conclusion, l’idée qui prévalu fut celle de considérer l’énergie comme une donnée fondamentalement démocratique qui ne saurait devenir soudainement aristocratique, même dans un contexte de raréfaction inéluctable des ressources globales.

Cette idée, qui était celle des partisans de la détaxe, fut majoritairement plébiscitée et la volonté commune exigea que la pénurie soit équitablement répartie sans discrimination ni passe-droit d’aucune sorte. Sur un plan plus spirituel, les partisans de la détaxe gagnèrent le cœur du public en proférant que la fête de l’énergie fossile devait s’achever, comme elle avait débuté, c’est à dire dans le plaisir et pas dans la contrainte. Selon eux, cette civilisation fossile devait ainsi brûler ses dernier feux allègrement et tourner la page pour entamer sereinement un autre chapitre historique, même si ce dernier promettait d‘être particulièrement ingrat. C’est dans cet état d’esprit que s’organisèrent la plupart des politiques énergétiques des pays consommateurs à partir de cette date.

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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