Faut il avoir peur de la décroissance ?

Dans l’esprit commun, le terme décroissance tend à perdre sa signification étymologique d’origine et, tout comme l’écologie, désigne désormais une mouvance politique mettant en cause, avec des approches parfois différentes, le sacro-saint concept de croissance économique présidant au discours consensuel de l’ensemble des partis de gouvernement. Mais contrairement à la notion d’écologie, qui comporte dans sa sémantique un ferment naturel et rassurant, celle de décroissance semble contraire à la nature humaine et inquiète l’individu ordinaire. Conscients de ce problème, certains décroissants ont même fait de l’oxymore joyeuse décroissance leur slogan fédérateur. C’est ainsi que le discours officiel de nos dirigeants présentant la croissance comme remède à tous les problèmes et son absence comme source de tous les maux se trouve radicalement inversé : la décroissance est alors annoncée comme nouveau sésame devant nous faire accéder à la joie de vivre. Alors qui croire ? La majorité qui dit : le bonheur c’est la croissance, ou une minorité qui clame : le bonheur c’est la décroissance ? Car cette minorité est bien seule, flouée même par ses géniteurs historiques, les écologistes, qui ont fini par valider la notion de croissance moyennant l’adjonction du simple l’adjectif qualificatif durable.

Or, la décroissance, la seule, la vraie, est un état qui se substituera naturellement à celui de la croissance dès que les éléments constitutifs de ce dernier auront disparus. Car cette croissance tant décriée ne s’est pas installée par hasard mais par l’établissement d’un ordre  correspondant à la mutuellisation des aspirations du plus grand nombre et a été rendu possible par l’utilisation intensive des ressources naturelles fossiles et minérales. Que des dispositifs législatifs aient été instaurés parallèlement pour favoriser  ce type de faire valoir économique, et ce à l’initiative de divers lobbies des principaux bénéficiaires financiers du système ne fait aucun doute, mais il faut bien reconnaître qu’il n’a jamais existé de lois spécifiques imposant de force le capitalisme, le productivisme ou le consumérisme. Cette combustion économique, qui atteint aujourd’hui un niveau sans précédent et qui se nourrit des ressources précitées ne pourra se perpétuer qu’avec l’aide d’autres ressources énergétiques et minérales, lorsque les premières viendront à faire défaut. Certains prétendent, au contraire, que cette croissance pourrait se continuer même en l’absence toute énergie grâce à la nouvelle production de biens immatériels par le secteur tertiaire qui est inépuisable et non soumis à la pétro-dépendance… Nous n’entrerons pas dans ce débat surréaliste autour de la spécificité de cette nouvelle production, pour ne considérer que le devenir de celle des deux seuls premiers secteurs : celui de l’agriculture et celui de l’industrie.

Le secteur secondaire, l’industrie, est composé d’une multitude d’entités plus ou moins importantes qui fabriquent les innombrables produits physiques que nous utilisons, ponctuellement ou régulièrement, tout au long de notre vie. Ces unités, qui vont du petit atelier de menuiserie, à la grande aciérie, en passant par la moyenne fabrique de chaussures, sont chacune soumises à un cycle identique et incontournable composé de trois étapes : approvisionnement, puis fabrication, puis distribution, la vulnérabilité de l’ensemble étant égale à celle de son maillon le plus faible comme c’est le cas dans toute chaîne de production.

L’approvisionnement du secteur industriel est dépendant des matières premières disponibles, celles ci pouvant être manufacturées ou semi-manufacturées, c’est à dire ayant subi un processus de transformation par rapport à leur état de ressources naturelles, ou brutes, c’est à dire en leur état directement extrait de la nature. Cet approvisionnement est également dépendant de la logistique qui permet de transporter la matière première depuis son lieu de production, ou d’extraction, jusqu’à l’unité industrielle considérée, c’est à dire des engins terrestres, aériens ou maritimes fonctionnant quasi-exclusivement avec du pétrole. Une diminution de la quantité disponible en pétrole et en matière première brute serait donc de nature à provoquer une décroissance de la capacité d’approvisionnement du secteur industriel.

Le processus de fabrication du secteur industriel est dépendant de l’énergie qui alimente les machines, celle ci devant être disponible en permanence et souvent même utilisée en continu 24h/24 et 7j/7. Cette énergie peut provenir de sources diverses, fossiles, ou non fossiles, elle peut être produite sur place ou acheminée par le réseau électrique collectif. D’un point de vue strictement technique, la diminution de la disponibilité en énergie produite à partir du pétrole, du gaz et du charbon peut fort bien être compensée par un accroissement d’énergie produite à partir de la fission nucléaire et d’un raccordement systématique des usines au réseau électrique collectif. Les machines industrielles fonctionnant à poste fixe, une alimentation en continu par l’électricité publique est tout à fait possible, et c’est d’ailleurs déjà en grande partie le cas. Il n’existe donc pas d’objection théorique à la généralisation de l’alimentation en énergie du secteur industriel par l’électricité produite en continu à partir du nucléaire et de l’hydraulique, et soutenue par les apports intermittents du solaire, de l’éolien. L’électricité se stockant très mal, dans l’état actuel des connaissances scientifiques, le caractère continu de sa production est donc déterminant pour l’industrie, ce qui réserve une place prépondérante au nucléaire par rapport aux autres énergies alternatives intermittentes. Ce tout-électrique nucléaire nécessiterait évidemment un accroissement significatif du nombre des centrales sur l’ensemble du territoire.

La distribution des produits du secteur industriel nécessite, tout comme l’approvisionnement mais plus encore compte tenu de la diversification de la consommation et de l’éparpillement géographique des consommateurs, un réseau dense et disséminé de véhicules de transport fonctionnant quasi exclusivement au pétrole. La diminution de l’offre pétrolière ne pourrait donc que provoquer une décroissance de la distribution lointaine, au profit d’une augmentation de la distribution de proximité. Cette évolution nécessiterait naturellement une reconfiguration en profondeur de l’implantation géographique des diverses industries et une transformation de la seule fabrication centralisée en grandes usines, en une fabrication décentralisée dans de multiples unités de tailles plus modestes.

En conclusion, et moyennant un éclatement de la grande industrie au profit des petits ateliers disséminés un peu partout sur le territoire et alimentés en énergie par un réseau dense de fils électriques reliés à une multitude de centrales nucléaires, la production industrielle pourrait se maintenir d’un point de vue strictement technique et théorique, compte non tenu évidemment des éventuelles incidences sociales, financières, monétaires, fiscales , législatives, culturelles, ou autres qui pourraient en découler.

En ce qui concerne le secteur primaire, l’agriculture, la réalité d’un monde en finissant avec l’énergie fossile sera plus implacable. Bien que les approvisionnements et la distribution de ce secteur connaissent des contraintes de nature comparable à celles décrites précédemment pour l’industrie et qu’une décroissance raisonnable pourrait être anticipée, nonobstant les réserves sur des paramètres imprévus, le processus de fabrication, en revanche présente des caractéristiques différentes qui ne semblent pas devoir être validées dans un contexte de déplétion fossile. A la différence de l’industrie, l’agriculture ne travaille pas à poste fixe mais à poste itinérant, ce qui rend impossible, dans l’état actuel de nos connaissances scientifiques, l’alimentation énergétique des machines par l’électricité. Le processus de production du secteur primaire est en effet totalement dépendant des carburants liquides, c’est à dire du pétrole, ce qui le différencie radicalement du secteur secondaire et qui en fait le maillon faible de la chaîne globale. A cet écueil considérable, s’ajoute le problème des accessoires de la production que sont les intrants (engrais, insecticides, herbicides, pesticides, fongicides, etc…), tous produits à partir des ressources fossiles.

En situation de décroissance de l’offre fossile, le secteur tout entier se trouverait donc confronté à une paralysie progressive mais inéluctable de son processus de fabrication, tel qu’il est conduit actuellement. Certes l’agriculture n’a pas toujours été pétro-dépendante, elle ne l’a même pratiquement jamais été depuis qu’elle existe, c’est à dire depuis la révolution néolithique il y a dix mille ans, mais elle avait la fonction de ne nourrir qu’un nombre limité d’êtres humains. Ce n’est qu’avec l’apparition de l’agriculture intensive et de la croissance consubstantielle des rendements, donc de la quantité de nourriture produite, que la population mondiale a pu se développer de façon exponentielle et se trouver multipliée par sept en un siècle à peine. Contrairement aux prédictions d’une poignée d’utopistes peu au fait de la chose agricole, il semble évident que la décroissance du fossile dans son utilisation agricole entraînerait une décroissance correspondante des rendements. Le remplacement de la traction mécanique par la traction animale, la substitution des engrais chimiques abondants et bon marchés par des amendements organiques plus rares et difficiles à mettre en oeuvre, pour ne citer que ces deux paramètres aboutiraient à une diminution globale de la quantité de nourriture produite à l’échelle du globe. Face à une population mondiale de 7 milliards d’humains devant rapidement atteindre 10 à 12 milliards, faut-il craindre dès lors une insuffisance de nourriture produite corrélativement à une déplétion fossile ? Trois alternatives peuvent être envisagées :

1ère alternative : revenir à une agriculture sans pétrole. Cette option ne manque pas de laboratoires et de zélateurs, mais il n’existe pas de démonstration à l’échelle d’une grande nation subsistant avec ce type d’agriculture, c’est à dire une agriculture pré-industrielle néanmoins améliorée par des techniques et des savoir-faire issus de la civilisation industrielle. Les appellations ne manquent pas pour qualifier ce type d’agriculture techno-ancestrale : biologique, organique, raisonnée, paysanne, biodynamique, permaculture, agroforestière, etc…. mais la preuve n’est pas fournie qu’elle puisse nourrir 10 milliards de personnes à l’échelle du monde. Le cas de Cuba est souvent cité comme étant un exemple de transformation à l’échelle d’un pays d’une agriculture intensive et productiviste en agriculture extensive et biologique associé à une relocalisation de l’économie, cette évolution ayant été dictée sous la contrainte d’un embargo fossile. Cet exemple est certes à méditer mais il faut considérer qu’il est assorti de trois conditions : 1. une collectivisation autoritaire et une appropriation publique de la plupart des terres, 2. un climat tropical chaud et humide idéal pour la culture vivrière, 3. un niveau de vie extrêmement bas de l’ensemble de la population.

2ème alternative : rapprocher le processus de fabrication de celui de l’industrie. Cette tendance est déjà bien amorcée, tant dans l’élevage que dans la culture maraîchère, mais peut, techniquement, être poussé jusqu’à sa logique extrême, ce qui conduirait à installer de véritables usines à viande et usines à légumes dans lesquelles les machines travailleraient à poste fixe et seraient alimentée par l’électricité nucléaire, les différentes opérations nécessaires au développement des animaux et des végétaux étant réalisées par des machines mues par caténaires. Les élevages en batteries de volailles ou bovins, ainsi que les culture hors-sols de tomates ou concombres préfigurent déjà la viabilité de ce type d’agriculture entièrement industrialisée. S’il solutionne le problème du remplacement de l’énergie carburant par le vecteur électrique, ce système peu idyllique ne règle toutefois d’aucune manière le problème des intrants et, tout comme pour l’industrie relocalisée, nécessite la construction d’un réseau dense, et couvrant l’intégralité des surfaces agricoles, de fils caténaires, et par voie de conséquence la construction d’un nombre important de centrales nucléaires, venant s’ajouter à celles déjà dévolues à l’alimentation du secteur secondaire.

3ème alternative : faire décroître la population mondiale. Les deux alternatives précédentes sont naturellement exclusives l’une de l’autre car il paraît difficile d’imaginer que notre société puisse voir se développer un quelconque mix ou un panachage raisonné des deux. Il paraît probable également que ni l’une ni l’autre de ces alternatives ne soient en mesure de satisfaire à la production d’une quantité suffisante de nourriture pour les 10 milliards de personnes déjà programmées par les courbes démographiques. Enfin, et pour finir, il semble évident qu’une population moins nombreuse serait plus à même de composer avec une production agricole en plein bouleversement, en prise aux hésitations et défrichant l’inconnu.

Dans ces conditions post-fossile relativement prochaines, la décroissance de l’offre alimentaire paraît plus que probable, et nous nous en aurions d’autant moins peur que nous serions moins nombreux à y faire face.

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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