Pour une production extensive et naturelle contre le productivisme

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Le film documentaire, « Herbe »[1] illustre très bien, deux orientations opposées de la production agricole. D’un côté la production extensive et naturelle et de l’autre, la production agro-industrielle qui est intensive, productiviste, chimique, modifiée génétiquement et fortement irriguée. A l’inverse, la production extensive et naturelle permet une forte productivité et l’accès à l’autonomie. Alors que des fermes se sont engagées depuis plusieurs années dans une agriculture autonome, durable et performante, la majorité de la profession refuse cette approche. La majorité des agriculteurs s’inscrivent au contraire dans le sillon de l’industrie agro-alimentaire promu par le complexe pétro-chimique de transnationales, telle Monsanto ou Exxon et Mobil Oil des Rockefeller. Elle a pour objectif de vendre plus d’engrais et de pesticides qui proviennent en large partie de la production de pétrole. Cette orientation qui s’est fortement accélérée durant ce que l’on a appelé la révolution verte au cours de la période 1944-1970. Mais cette dernière devrait plutôt être qualifiée de révolution industrielle de l’agriculture, dans la mesure ou il se s’agit que de la couleur verte des plantes et non pas du vert de l’écologique. Cette approche est encore renforcée par le fait que les faits que les ingénieurs agronomes sont formés dans cette optique. D’ailleurs, les lobbies de l’industrie font pression de diverses manières afin que les ingénieurs, soient formés ainsi.

Or, ce mode de production fondé sur le pétrole et la mécanisation va devenir de plus en plus coûteux du fait de la raréfaction du pétrole. Il a déjà un coût très important en terme même simplement financier, car les agriculteurs de ce type doivent emprunter aux banques privées. Ces prêts vont leur permettre d’acheter de gros tracteurs, de grands systèmes de traites automatisées, de fabriquer de très grosses exploitations agricoles, capables d’accueillir un gros troupeau de vaches laitières et de les nourrir, mais aussi de stocker du mais et du soja qu’ils produisent eux-mêmes. Ce modèle de production industrialisé, permet de produire beaucoup, avec très peu de personnel. Cependant cela à plusieurs inconvénients. Le premier c’est qu’il a un coût financier très important, ce qui oblige les agriculteurs à travailler de très longues journées à un faible salaire, afin de rembourser leurs emprunts aux banques. C’est par contre un mode de production très rentable pour le capitalisme bancaire et pétrochimique.

A l’inverse les paysans qui ont choisi de nourrir leur troupeau avec de l’herbe en laissant paître leur troupeau dans les prairies, n’ont pas eu besoin de faire de prêts si importants. Le mode de production naturelle et extensif peut-être qualifiée de post-moderne, dans la mesure ou elle cherche à conjuguer certains avantages de l’agriculture moderne (un petit tracteur) et de l’agriculture traditionnelle (laisser les vaches brouter l’herbe qui pousse grâce aux seules force de la nature : la terre, la pluie et le soleil). Ainsi, dans ce film on constate que les salaires mensuels de ce type de paysans sont relativement proche de ceux de l’agriculture industrialisés, mais par contre leur salaire horaire est considérablement plus élevé, car ils ne travaillent environ 30 à 50% de temps en moins !

André Pochon est un agriculteur breton qui fait la promotion d’une agriculture non productiviste. Il affirme qu’une « une prairie bien exploitée produit beaucoup d’énergie (jusqu’à 10000 à 12000 unités fourragères/ha), et pléthore de protéines (de 1800 à 2000 kg de matière azotée digestible). Qui donc prétend que le retour à la prairie est le retour à l’extensif? Avec de l’herbe, vous allez doubler votre production en travaillant beaucoup moins… Le suivi des 27 exploitations par l’Inra, et, d’une manière très pointue, des 17 fermes laitières reconverties, montre que ces dernières ont amélioré leur revenu; le travail y est plus agréable, et la pollution azotée est diminuée de 2/3. Quant aux pesticides, il a été impossible d’en trouver trace à l’exutoire du mini bassin versant de Trémargat. Mais depuis cette étude qui s’étend de 1993 à 1998, le Cedapa a fait tache d’huile. En 2002 en Côtes d’Armor, ce sont plus de 400 éleveurs, dans le Grand Ouest plus de 3000, qui se sont reconvertis. Pas un seul ne voudrait revenir à sa situation antérieure. A titre d’exemple, voici l’évolution du coût alimentaire d’un litre de lait de l’un d’entre eux, sur deux ans :

AVANT APRÈS
Coût des concentrés 0,04 € 0,02 €
Coût des fourrages 0,03 € 0,02 €
Total 0,07 € 0,03 €
Economie par litre de lait 0,04 € (- 48%)

La production avec de l’herbe permet, donc de diminuer le coût de production de 48% ![2] De plus, le temps de travail est lui aussi presque divisé par 30 à 50 %. Cela offre donc un rendement supérieur d’environ 70 à 100%. Dans certains cas, on estime qu’un agriculteur gagnerait 10 000 euros de plus par an en nourrissant son troupeau de vaches avec de l’herbe, plutôt qu’avec du soja et du mais[3]. Cette comparaison illustre à quel point la productivité de l’agriculture naturelle et extensive est la plus forte. C’est donc une véritable remise en cause du dogme industriel et techniciste.

Le mode de production industriel promu, notamment par la « révolution verte » se révèle aussi trop coûteux pour les paysans des PED. Un mode de production plus naturel, tel que l’utilisation de l’herbe et l’usage des technologies appropriées, comme la traction animale par exemple, semble plus soutenable. Pour la population paysanne, qui représente encore la majorité des actifs dans le monde, L’autre priorité consiste dans l’accès à la terre et donc au partage des terres. Or, la pression du capitalisme et de l’industrialisation pousse au contraire vers la concentration.

Or, Landy nous rappelle que « l’agriculture, qui figure parmi les plus vieux métiers du monde, continue à être le premier employeur de la planète : 45% de la population active mondiale travaillaient encore dans l’agriculture. Selon la FAO que l’on peut croire à ce sujet (plus que sur ses prospectives récentes concernant l’agriculture biologique) leur nombre est encore appelé à progresser dans les deux décennies qui viennent. Conservons toujours en mémoire que sur les 1350 millions d’agriculteurs de la planète, les 2/3 sont soit chinois, soit indiens[4].» Le pouvoir paysan reste donc un pouvoir potentiellement central et le secteur agricole est toujours fondamental pour nourrir et faire travailler la population des pays en développement.

Dans les pays industrialisés, certaines communautés alternatives, tel « Lango Mai », font la promotion du retour à la terre, comme une solution simple, vers une plus grande autonomie professionnelle et économique. Suivre cet exemple, dans certaines villes des PED, où il existe un haut niveau de chômage, offrirait aussi aux plus pauvres et aux plus précaires des travailleurs, une plus grande autonomie professionnelle et alimentaire pour leur pays.

En Occident, le secteur primaire représente une part très faible de la population active dans les pays industrialisés, tandis que parallèlement le nombre de chômeurs citadins augmente régulièrement depuis au moins un siècle. À partir des années 1850, l’exode rural a favorisé le transfert de la main d’œuvre paysanne vers une main-d’œuvre ouvrière prolétaire, le secteur secondaire, celui de l’industrie capitaliste naissante. C’est pour ces différentes raisons, qu’en France notamment, l’Etat a aussi subventionné cet exode rural avec des aides aux départs à partir des années 1945. Mais c’est aussi pour servir les intérêts de l’industrie capitaliste, afin d’accroître le développement des grosses exploitations agricoles, fondées sur le productivité et le productivisme, favorisant les gros industriels et le complexe pétrochimique. Les grandes exploitations agricoles s’avèrent elles aussi de nature capitaliste, car elles sont structurées autour d’un patron et de salariés agricoles. A l’inverse, le pouvoir des classes paysannes était traditionnellement familial et donc plus autogestionnaire, puisque généralement chacun des membres de la famille étaient en partie propriétaire de la propriété du moyen de production agricole.

En ce sens, les coopératives notamment paysannes, ne sont pas simplement une forme sympathique d’économie solidaire, elles sont potentiellement révolutionnaires, car ce sont les premières briques d’une alternative au capitalisme. C’est aussi pour cette raison, que les différents régimes capitalistes ont généralement tenté de les remplacer par des entreprises agricoles privées et que les régimes communistes autoritaires ont cherché à en faire des entreprises publiques, tel les Sovkhozes.

Cependant, actuellement, les coopératives agricoles produisent dans le cadre du marché dérégulé néolibéral capitaliste. Aussi, elles mènent une compétition sauvage aux autres coopératives des pays du Nord, mais surtout à celle du Sud. L’écosocialisme autogestionnaire suppose donc une régulation du marché des coopératives et des entreprises publiques associées à une planification. Dans ce cadre les entreprises privées seraient interdites, car antidémocratiques. Le développement de coopérative agricoles produisant de manière extensive, biologique et fortement consommatrice de main d’œuvre, dans le cadre du socialisme autogestionnaire semble donc une des voies les plus prometteuses d’une alternative au capitalisme productiviste.

[1] Ce documentaire réalisé par Matthieu Levain et Olivier Porte se déroule dans la Bretagne paysanne.
[2] POCHON André, L’almanach des vingt ans de l’agriculture durable, édité par la Mission Agrobiosciences, 2003.
[3] JARDINONS LA PLANETE, Vivre d’herbe et d’eau fraîche: un exemple concret de décroissance, 2009.
[4] LANDY F. 2006, Un milliard à nourrir : grain, territoire et politiques en Inde, Belin.

A propos de Thierry Brugvin 7 Articles
Enseignant chercheur et docteur en sociologie

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