Les différentes idées de la décroissance

Il est un fait avéré que la mouvance décroissante n’est pas homogène et que toutes ses composantes sont loin de poursuivre le même but dans le cadre de leur engagement politique. En effet, de la frange décroissante façon greenwashing d’EELV, à l’eschatologie apolitique des effondristes, en passant par le clientélisme semi-décroissant de la France Insoumise, le mot magique de « décroissance » est utilisé à des sauces diverses et variées, pas toujours très claires et souvent teintées d’alibi occultant des desseins de pure politique politicienne, le summum de la galvaudisation du terme étant aujourd’hui avéré dans par la primaire écologiste où chaque concurrent se prétend plus ou moins décroissant en fonction des circonstances.

A l’instar de Voltaire déclarant : «gardez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge», nous ne devons pas pêcher par excès de naïveté et nous jeter dans les bras du premier décroissant venu (ou l’accueillir dans les nôtres), au risque de nous perdre dans la confusion des idées, au mieux, ou dans l’erreur de trajectoire politique, au pire.

Ainsi, dans le monde impitoyable de la politique où la plupart des acteurs avancent masqués (et parfois même, paradoxalement, à leur insu), il importe de pouvoir distinguer, dès le premier coup d’oeil, nos amis de nos ennemis.

Pour ce faire, nous avons besoin d’établir un cahier des charges très précis permettant de déterminer facilement qui est décroissant et qui ne l’est pas (de notre point de vue), mais aussi et surtout, qui prétend être décroissant mais qui ne l’est pas en réalité, catégorie assez répandue que nous qualifierons du terme générique d’imposture.

Ceci étant posé, nous ne devons pas contester qu’il puisse y avoir plusieurs acceptions du terme décroissant, correspondantes chacune à des conceptions ou visions ou interprétations différentes de la décroissance.

Ce que nous devons contester par contre, c’est que telle vision, (conception ou interprétation) puisse s’arroger le droit de revendiquer pour elle seule la paternité, ou la propriété du terme comme nous le voyons faire par certaines mouvances dont certaines n’hésitent pas à décerner des certificats de décroissance du haut de leur chapelle particulière.

Dans la réalité, n’importe qui peut se déclarer décroissant dans la mesure où l’utilisation du terme n’est pas protégée par une réglementation quelconque. (par un copyright, ou droit d’auteur)

Cette situation n’est d’ailleurs ni gênante, ni choquante dans la mesure où elle ne fait que traduire une liberté d’expression dont la limitation (souhaitée par certains) serait (si elle était mise en vigueur) manifestement inquiétante pour la démocratie. La question n’est donc pas de savoir qui a le droit d’utiliser le mot décroissant, ou qui a le droit de s’intituler « mouvement de la décroissance », mais bien de savoir de quoi nous parlons lorsque nous parlons de décroissance.

La première chose que nous devons faire, c’est donc de formuler notre propre définition de la décroissance, tout en admettant que d’autres puissent en formuler de différentes, sans que pour autant nous soyons fondés à leur reprocher d’utiliser ce terme sous une autre acception, au prétexte que nous considérerions notre définition comme devant être la seule valable.

Bien plus nous devons exiger la réciproque de nos voisins, c’est à dire qu’ils fassent l’effort de définir clairement leur décroissance, d’une part, et qu’il acceptent de ne pas revendiquer le droit exclusif d’utilisation du terme, d’autre part.

C’est ainsi qu’un débat salutaire devrait pouvoir s’engager entre tous les courants se revendiquant de la décroissance et devant aboutir : soit à une définition commune du concept de décroissance, soit à un constat d’approche multiforme du terme (chaque approche faisant alors l’objet d’une définition particulière).

Une telle démarche apporterait une clarification nécessaire au niveau du grand public qui pourrait ainsi se positionner plus facilement par rapport à des discours paraissant similaires sur la forme, mais en réalité souvent radicalement dissemblables le fond.

Cette définition nécessaire de telle ou telle décroissance ne peut, naturellement, se satisfaire de quelques mots, ni même de quelques lignes. Elle doit consister en une formulation claire des idées générales qu’elle recouvre.

Et ce n’est qu’à partir de cet effort de synthèse que nous pourrons, par comparaison avec des formulations concurrentes, déterminer les points de rapprochement et d’achoppement de la façon la plus précise.

Dans un premier temps, et pour fixer les idées, il ne paraît inutile de rappeler la définition que donne le dictionnaire du mot décroissance. Celui-ci dit que la décroissance, c’est la situation de quelque chose qui diminue, le terme « décroissance » ayant pour synonyme : déclin, diminution.

Une première remarque que nous pouvons faire à la lecture de cette définition, c’est que certaines acceptions de nature idéologiques ou philosophiques, qui ont été imposées, ou suggérées, par certaines mouvances politiques sont des acceptions qui ne sont pas conformes à la définition initiale du mot.

En effet, la  décroissance n’est pas une idéologie ni une option philosophique, c’est, bien au contraire, la réalité physique constatée d’un système qui décroît.

Mais l’opinion publique, elle, se positionne de façon divergente, voire passionnée par rapport à cette situation putative de déclin. Nous pouvons distinguer globalement 6 options différentes de ce positionnement, six interprétations génériques, donc, six « idées simples » de la notion de Décroissance, dont certaines pourront naturellement être combinées entre elles, par deux voire par trois, pour donner une « idée dérivée » sensiblement plus complexe. Puisque comme le disait très justement John Locke, les idées complexes, (qui restent divisibles et fragmentables), ne sont que des associations d’idées simples, (qui sont, elles, par hypothèse indivisibles).

Idée 1 : La Décroissance interprétée comme un objectif permettant de changer le mode de vie actuel par un mode de vie meilleur, dite décroissance volontaire (ou individualiste)

Idée 2 : La Décroissance interprétée comme un objectif permettant de réduire, voir d’annuler, un certain nombre d’externalités négatives de la croissance, dite décroissance environnementaliste

Idée 3 : La Décroissance interprétée comme un argument économique permettant de développer des activités lucratives censées l’éviter, dite décroissance marchande

Idée 4 : La Décroissance interprétée comme un argument politique permettant d’élargir sa base électorale, dite décroissance politicienne

Idée 5 : La Décroissance interprétée comme une résultante inéluctable du processus industriel et comme première phase plus ou moins rapide d’un effondrement sociétal, également inéluctable, dite décroissance effondriste

Idée 6 : La Décroissance interprétée comme une résultante inéluctable du processus industriel, mais pouvant être encadrée par un nouveau système économico-politique pour éviter l’effondrement, c’est ce que nous conviendrons d’appeler également, la décroissance réelle (terme nouveau que nous suggérons, par opposition aux idées de décroissance que nous qualifierons d’imaginaire, ou d’illusoire). De ce point de vue, la décroissance peut s’assimiler à une théorie.

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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