Les conflits politiques entre les courants biorégionalistes

Dans le cadre d’une relocalisation écologique et économique, il existe différents courants, dont le biorégionalisme. Il s’avère lui même traversé par des approches de droite et de gauche, incluant la dimension géographique et culturelle et gouvernementale.

Avec son concept de « biorégion urbaine » l’urbaniste Alberto Magnani « réinvente la ville » et veut faire la promotion d’une écologie culturelle autour de trois grands axes. 1) Il cherche à harmoniser la ville avec les biens communs naturels (terre, eau, forêt…) et les caractéristiques naturelles (géologiques, hydrologiques, écologiques du lieu, le paysage…). 2) Il prend en compte l’histoire, la culture (infrastructures) et les savoirs locaux, les techniques de construction traditionnelle (telles les terrasses cultivées à flanc de montagne en Ligurie, qui préservent des déferlements de boue), mais en relation avec la technologie d’aujourd’hui. 3) Il fait aussi la promotion de l’autogouvernement de la biorégion par la démocratie participative, voire l’autogestion démocratique, dans une perspective d’autonomie[1]. Son approche ne s’avère pas très éloigné du municipalisme de Bookchin, mais sans sa dimension économique écocommuniste anticapitaliste. On peut sans doute classer le biorégionalisme de Magnani dans une écologie sociale démocrate économiquement et fédéraliste autogestionnaire démocratiquement. Magnani entend donc dépasser la dichotomie entre le territoire conservé (le patrimoine) et le territoire livré à l’économie marchande. Pour y parvenir, il propose un fédéralisme alimentaire, c’est à dire le recherche de l’autonomie alimentaire, grâce à une agriculture urbaine et périurbaine. Cependant, cela ne s’avère réalisable qu’avec des villes relativement petites.

De même, qu’il existe des écologies multiples politiques, il n’existe pas un biorégionalisme unifié, mais des biorégionalismes de droite, d’extrême droite, du centre et de gauche et d’extrême droite. Mathias Rollot considère qu’on peut observer aussi des biorégionalistes antispécistes, antiracistes, anticapitalistes, antidéterministes et antinationalistes[2]. Jonathan Olsen fait remarquer que ce qui différencie le biorégionalisme de gauche, de celui d’extrême droite, c’est qu’il se préoccupent de la dimension démocratique, qu’il n’associe pas les communautés biorégionales aux Etats existants et qu’il ne s’avère pas anti-immigration.

Laurent Ozon est un homme politique d’extrême droite. Il fut membre du bureau politique du Front National dirigé par la famille Le Pen. Puis il a fondé le parti localiste « Maison Commune », dans une perspective, localiste, biorégionaliste, ethniciste et essentialiste. Il défend de plus un « protectionnisme localiste ». C’est à dire un localisme dont le protectionnisme se fonde sur des échelles géographiques (tel le local, le régional…), plutôt que sur les frontières. Le point commun entre le localisme d’extrême droite et la relocalisation solidaire relève de la relocalisation. Par contre, la différence fondamentale, c’est que cette relocalisation ne se fait pas sur base essentialiste, ethniciste et donc raciste. D’autre part, la relocalisation solidaire suppose une redistribution des richesses en direction des plus pauvres et vise une diminution de l’impact environnemental lié aux transports.

Olsen estime que les biorégionalistes expliquent principalement les problèmes environnementaux par l’éloignement et le non-respect des lois naturelles[3]. Cependant, il peut s’agir des lois naturelles de la biologie végétale et de la géologie. Sur ce point, il y a un pourtant un consensus des biorégionalistes et de la vision de l’écologie classique, telle celle du parti « Les Verts » ou des scientifiques environnementalistes. Par contre, les écologistes de gauche considèrent que les structures sociales et culturelles sont aussi à la source des problèmes environnementaux et qu’il ne s’agit pas uniquement du non-respect des lois naturelles et encore moins des lois spirituelles liées à un lieu. Cependant, la prise en compte de ces dernières ne concerne que les biorégionalistes spiritualistes. De plus, le biorégionalisme considère que les écosystèmes sont vivants. Cependant, à nouveau, cette vie peut se limiter à sa dimension matérialiste et biologique à l’instar de l’environnementaliste scientifique, ou cette vie peut être considérée, comme régie par une âme qui préside le vivant. C’est cette dernière approche, que suivent les animistes, qui considèrent que la planète Terre à une âme dénommée « la Terre mère », la « Pachamama » en Amérique du Sud, ou encore « Gaia » dans la culture occidentale. La Bolivie a même inscrit cette conception de la « Terre Mère » dans son institution en 2010, lorsqu’elle était dirigée par Evo Morales.

Parmi les tenants du biorégionalisme spirituel, on compte, la suédoise Helena Norberg Hodge, l’Américain Kirkpatrick Sale. Dans cette approche, il existe un génie du lieu au sens culturel ou au sens spirituel[4]. C’est à dire que le lieu disposerait d’une âme propre, d’un génie, à l’instar de la pensée chamanique. Cette approche s’inscrit dans l’écologie spirituelle et dans une part de l’écologie profonde. Cette vision spiritualiste du lieu est critiquée par la géographe Dianne Meredith de l’université de Californie. Elle estime que les lieux n’ont pas d’âme, pas d’entité vivante qui les déterminent. Dianne Meredith critique la vision de la « région unitaire » culturellement, puisque que les régions se composent d’identités multiples. De plus, que les zones culturelles sont difficiles à délimiter, car chaque personne et chaque communauté se composent d’identités multiples[5]. Concernant l’individu, elle s’oppose à la vision de « l’identité singulière », car elle considère que chaque individu est constitué de plusieurs cultures dans des proportions variées et non d’une culture unique.

Dianne Meredith s’oppose à l’idée d’une « région naturelle », car les cultures débordent généralement les limites des reliefs de la géographie. Par conséquent, un lieu n’est pas déterminé complètement par sa géologie et peut générer plusieurs cultures et non pas une seule. Tout au long de son histoire la culture hébraïque a ainsi été remplacée par la culture romaine, turque, musulmane, chrétienne, puis hébraïque à nouveau… Néanmoins, ces cultures ont pris une forme et des expressions légèrement différentes des autres branches de leur culture, notamment à cause de la géographie du lieu (l’ensoleillement, les précipitations, l’altitude, l’accessibilité, les ressources du sol…). Chaque lieu dispose bien de caractéristiques particulières uniques, qui génère une atmosphère unique, un génie du lieu spécifique de nature géologique et végétale (et non spirituel). Cela influe la vie, donc les pratiques et finalement la culture d’un peuple. Néanmoins chaque peuple peut choisir librement de le teinter de ses propres choix culturels.

Le danger de l’approche culturelle de la biorégion consiste à essentialiser un lieu. Cela signifie que chaque lieu ne produirait qu’un type de culture. Par conséquent, chaque peuple appartiendrait à un lieu, sa culture serait déterminée uniquement par le génie du lieu, l’esprit de la place. Ce peuple en serait donc le propriétaire pour l’éternité, tel un élu de dieu pour les monothéistes ou comme le déterminisme du génie du lieu, de l’esprit du lieu pour les animistes. Dans cette perspective, les étrangers ne sont pas les bienvenus, car ils viendraient perturber l’identité culturelle locale. Nous ne sommes plus très loin de l’approche traditionnaliste et conservatrice de certains groupes d’extrême droite, qui revendiquent par exemple une histoire exclusivement chrétienne de la France ou de l’Europe. Or, ils oublient parfois, qu’ils existaient avant une culture chamaniste avec le peuple gaulois et celte. Auparavant, les populations mégalithiques qui ont bâti les menhirs et les dolmens en France et en Europe étaient aussi animistes mais pas celte. Il y a aussi des mouvements d’extrême droite qui revendiquent pour la France une origine celte, une culture païenne, polythéiste indo-européenne, telle la revue Eléments de Alain De Benoist.

Par conséquent, chaque lieu peut être traversé par des cultures variées tout au long de son histoire, même si la géographie du lieu colore, influence, détermine en partie seulement ces cultures. Pour un animiste l’âme du lieu est prépondérante, tandis que pour un matérialiste, les comportements humains sont régis par des déterminismes culturels et socio-économiques, ou/et par la liberté humaine domine. En réalité, quelques soit les visions du monde, on observe qu’il existe toujours une part de déterminisme géographique, social, économique et une part de liberté culturelle pour chaque lieu, ville, région, nation et continent.

Le biorégionalisme associe parfois la culture et la géographie du lieu. Les anti-développementalistes, tel Serge Latouche, préfèrent le modèle des cultures traditionnelles, telle celles des peuples premiers, ils prônent l’émergence de système locaux postmodernes au plan culturel et économique, en opposition à la modernité du capitalisme libéral culturel et économique. D’un côté la culture peut être essentialisée chez certains biorégionalistes de droite, c’est à dire qu’elle peut devenir un déterminisme fondée sur la nature du lieu, l’essence culturelle d’un peuple. Mais le biorégionalisme de gauche s’appuie plus sur les relations entre la géographie du lieu et la culture du peuple qui l’habite.

La relocalisation écosolidaire quant à elle, privilégie un développement basé sur la « self reliance », c’est-à-dire l’autonomie, signifiant en quelque sorte un développement socio-économique et culturel, plus endogène ou autocentré. Il renforce la culture en centrant les efforts de développement sur les ressources (au travers la participation des populations notamment) et les connaissances propres du pays. La culture est alors favorisée, car cette méthodologie ne prend pas seulement en considération les besoins essentiels physiologiques et matériels des populations, mais aussi les besoins culturels, qu’ils soient marchands ou non marchands.

Extrait de l’ouvrage : La relocalisation solidaire (Dacres, à paraître en 2021)

[1] MAGNAGHI Alberto, Petit traité sur le territoire comme bien commun, Eterotopia, 2014.

[2] ROLLOT Mathias, Les territoires du vivant. Un manifeste biorégionaliste, Paris, François Bourin, 11 octobre 2018, 246 p.

[3] OLSEN Jonathan, “Bioregionalism and Right Wing Ecology in Germany”, Landscape Journal, n° 19, p. 80.

[4] MEYRAN Régis, « La biorégion urbaine réinvente la ville », Quelles villes pour demain ? Sciences Humaines, mars 2020.

[5] MEREDITH Dianne, “The Bioregion as a Communitarian Micro-region (and its limitations)”, Ethics Place and Environment, Vol. 8, N°1. Mars 2005. p. 87

A propos de Thierry Brugvin 7 Articles
Enseignant chercheur et docteur en sociologie

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