L’inexorable impasse physique de la société croissanciste

Les lois de la physique, science dure, sont implacables et l’économie moderne est régie par les lois de la physique, qui sont, à la base, ne l’oublions pas tout simplement les « lois de la nature ». Mais l’homme moderne, lui, pense qu’il est devenu si puissant qu’il peut désormais s’affranchir de toutes les lois naturelles afin de poursuivre sans limite son hyper-activité de production de biens. Et c’est là tout le problème !

Car dans l’esprit commun de l’homme moderne, façonné et formaté par la religion de la croissance, le processus économique n’est qu’une question de flux d’entrée et de sortie de la matière à travers la mégamachine industrielle,  elle-même fondée sur la seule technologie issue du génie humain.

Sur un plan plus général, il ne s’agit ni plus ni moins que de vouer une confiance absolue, et anticipée, à ce fabuleux génie humain pour trouver une solution à tous les problèmes pouvant lui être posés dans le présent, ou dans le futur par d’éventuelles et misérables réalités physiques.

Un petit problème subsiste toutefois qui agace les croissancistes convaincus, mais ne les désarçonne pas pour autant : c’est cette fichue dépendance du système industriel vis à vis des ressources naturelles finies, ressources naturelles qui, ont-ils entendu, seraient en voie de raréfaction dans un futur proche.

Car il se trouve que la société industrielle croissanciste est toute entière fondée sur le couple énergie/matière, c’est à dire sur l’association de ressources énergétiques (hydrocarbures par exemple) et de ressources minérales (fer, cuivre, aluminium, ..), telle la métallurgie, par exemple, dont le principe, simplifié mais significatif de ce point de vue, consiste à chauffer de l’oxyde de fer (ressource naturelle finie minérale) avec du charbon (ressources naturelle finie énergétique),

Or ces deux catégories de ressources ne sont présentes en quantité très limitée sur la planète, et leur date d’extinction au rythme actuel de prédation est relativement proche,

La question qui tarabuste les adorateurs de la croissance est donc la suivante :   qu’adviendra t-il du système industriel, et anecdotiquement de l’organisation sociétale qui le porte, lorsque les ressources naturelles finies viendront à manquer ?

Car cette raréfaction des ressources naturelles finies (RNF) n’est pas une simple vue de l’esprit, mais c’est une réalité factuelle, qu’aucun scientifique ne conteste aujourd’hui. Et cette réalité est déjà « en marche », puisque les principales ressources naturelles finies ont déjà atteint leurs « pics », un pic représentant le moment où la quantité qu’il reste à extraire devient plus faible que celle qui l’a déjà été.

C’est ainsi qu’à partir d’un pic de production, on dit qu’une ressource entre en « déplétion », terme sophistiqué désignant tout simplement ce que le langage courant nomme le « début de la fin ».

Le premier scientifique qui mit en lumière l’inéluctable réalité de la dégradation irrémédiable des composants mis en œuvre dans le processus industriel, et initia le terme de « décroissance », se nomme Nicholas Georgescu Roegen, et ce, dès 1970, dans une série d’ouvrages qui l’ont conduit à introduire les lois de la thermodynamique et le principe d’entropie dans la science économique. C’est ainsi que le principe de dégradation de l’énergie et de la matière fut démontré de manière scientifique, illustrée par le théorème : « l’énergie et la matière utilisable lors du processus industriel sont continuellement transformées en énergie et matières devenues inutilisables jusqu’à ce que les premières disparaissent complètement ».

Mais cette mise au point, d’ordre scientifique, sur la réalité du devenir de l’énergie et de la matière au cours du process de transformation économique que nous propose Roegen, s’accompagne également d’une mise en garde, de nature cette fois quasiment anthropologique, sur la propension ancestrale de l’homme à fonder ses pratiques sur l’adhésion à certains mythes censés assurer la cohésion de la collectivité, propension ne semblant pas avoir été abolie par l’avènement de la civilisation industrielle, les mythes antiques et désuets ayant été remplacés par des mythes modernes et plus sophistiqués, mais tout aussi agissants sur les comportements humains.

dont notamment les 4 mythes suivants :

  1. « Le mythe du mouvement perpétuel de première espèce : croire qu’on pourra arriver à mouvoir les choses sans consommer d’énergie, »
  2. « Le mythe du mouvement perpétuel de deuxième espèce : croire que nous pourrons parvenir à utiliser la même énergie continuellement, »
  3. « Le mythe de l’homme réussissant toujours à trouver de nouvelles sources d’énergie et de nouveaux moyens de les asservir à son profit. Résumé par la phrase : “Quoi qu’il advienne, nous trouverons bien [toujours] quelque chose”
  4. « Le mythe la possibilité d’une activité industrielle libre de toute pollution. »

Mais l’impasse physique de la croissance présente également un autre aspect extrêmement important, et donc, comme nous pouvons nous en douter, totalement passé sous silence par la communication croissanciste. Cet aspect, c’est le taux de retour énergétique.

Le taux de retour énergétique, est un facteur déterminant de la durabilité et du succès de la société industrielle, En effet, le TRE représente le ratio d’énergie utilisable acquise à partir d’une source donnée d’énergie, rapportée à la quantité d’énergie dépensée pour obtenir cette énergie, soit la formule :

énergie utilisable
énergie dépensée

Quand le TRE d’une ressource est inférieur ou égal à 1, cette source d’énergie devient alors ce qu’on appelle un puits d’énergie, et ne peut plus être considérée comme une source d’énergie exploitable, puisque l’énergie nécessaire pour acquérir telle quantité d’énergie est supérieure à la quantité d’énergie obtenue.

Cette implacable réalité du TRE, qui doit toujours être supérieur à 1 pour être acceptable, est largement ignorée du grand public, alors même qu’elle est la clef de la survie de la société industrielle et que, dans la réalité actuelle, ce TRE ne cesse de diminuer, la quantité énergie dépensée pour obtenir de l’énergie utilisable devenant toujours de plus en plus grande à cause de l’augmentation des difficultés d’accès aux sources d’énergie, les énergie dites « faciles » ayant déjà toutes été extraites.

Mais l’énergie n’est pas tout, et le besoin énergétique dont nous venons de parler n’est pas le seul composant nécessaire pour la fabrication d’un bien industriel.

Nous avons déjà dit que le processus industriel, en effet, se nourrit du couple énergie/matière et que ces deux éléments constitutifs ne peuvent être dissociés dans le cadre de l’activité quotidienne de la société industrielle.

Nous voyons donc qu’il convient de prendre en compte l’ensemble des ressources finies dans l’étude du devenir de la production industrielle croissanciste. En effet, dans tout le cycle de vie d’un produit n’entre pas en compte que l’énergie, mais aussi la matière, et plus précisément sous sa forme initiale et fondamentale : le minerai.

Or, dans l’esprit commun, les gens se rendent bien compte de l’énergie consommée au cours des différentes phases de fabrication des biens de la société croissante, mais ignorent la plupart du temps le paramètre de la matière consommée, au sens notamment de sa dégradation irréversible telle que mise en évidence par NG. Roegen dans son approche de la quatrième loi de la thermodynamique, dont une formulation simplifiée pourrait être : «  la matière utilisable mise en oeuvre dans un processus industriel se dégrade irrévocablement en matière devenue non-utilisable » .

Le but de toutes ces considérations c’est donc bien de nous amener à prendre en compte la dégradation de la matière au même titre que celle de l’énergie. Cette option, qui paraît évidente du point de vue de la science physique, ne semble toutefois pas l’être du point de vue de la science économique orthodoxe qui, si elle commence à admettre comme une réalité le principe de dégradation de l’énergie, semble toutefois ignorer délibérément celle de la matière, considérée comme une ressource inépuisable grâce notamment au mythe très répandu de la croyance en la possibilité du recyclage illimité.

Le recyclage !…. Il nous faut prendre le temps de nous arrêter sur cette notion de recyclage, étant donné son importance fondatrice dans l’idée de durabilité de la croissance et, par voie de conséquence, son rangement dans la catégories des mythes de la société   industrielle.

Car la question fondamentale, celle qui conditionne la durabilité de la croissance, ou le développement durable si l’on préfére, c’est le maintien du stock de matière, voire son augmentation (pour ceux qui veulent que la croissance continue indéfiniment), la « matière », c’est à dire en fait les minerais, les métaux répertoriés notamment dans la table de Mendeleïev, et pris au sens de leur incorporation dans le process industriel,

En effet, si le problème de la dissipation de l’énergie, c’est à dire celui de la continuité de la disponibilité en énergie (plus particulièrement sans l’apport des hydrocarbures) est généralement bien présent à l’esprit du grand public croissanciste, avec les types d’arguments tirés du fameux catalogue de la « transition énergétique », le problème de la dissipation des métaux, par contre, est totalement ignoré, absent des débats, évacué en quelque sorte par le mythe du recyclage.

Car dans l’esprit commun croissanciste, cette matière, ces minerais, ces métaux, sont supposés être indéfiniment réutilisables par la magie du sacro-saint recyclage….. Cette évidence du recyclage a même acquis une telle force axiomatique, qu’il ne paraît pas utile, à l’instar du concept d’intérêt général par exemple, d’en débattre, en attendant qu’une loi du genre « fake news », pourquoi pas, ne vienne ranger ce type de questionnement dans la catégorie des infractions

Bien plus, et même chez certains sceptiques de la croissance, nous entendons des voix suggérer que le recyclage des métaux pourrait être infini, à condition de disposer de suffisamment d’énergie, infinie elle aussi, de type, par exemple, fusion nucléaire. C’est dire combien ce mythe du recyclage est devenu un véritable fait culturel au point d’occulter la réalité, même aux yeux de certaines personnes ayant pourtant déjà acquis un bon niveau de lucidité face à l’hérésie croissanciste.

Car, en invoquant cette énergie miracle qui permettrait de conserver indéfiniment intact le stock de la dot métallique terrestre, ces rêveurs imprégnés de la culture du recyclage, oublient, consciemment ou non, trois choses :

Premièrement : pour que la croissance continue, il ne faut pas seulement maintenir le stock de minerais à un niveau constant, mais il faut l’augmenter, cad acquérir la capacité de créer de la matière. Nous verrons d’ailleurs, dans la prochaine chronique sur l’impasse comptable, que cela pourrait constituer, en théorie, un des moyens de rétablir les excédents de gestion du compte d’exploitation par l’incorporation d’une variation positive de stock dans la colonne des produits (nous en reparlerons). Nous attendons donc de ces esprits féconds qu’ils nous expliquent la façon de créer de la matière.

Deuxièmement : Le recyclage est une opération qui, pour être valable, doit être à la fois techniquement possible et financièrement rentable. Sur le plan technique, il faut rappeler que, plus les alliages sont complexes, plus le recyclage est rendu difficile, donc avec un rendement de plus en plus bas, cad moins de quantité de matière récupérée par rapport à la quantité d’énergie utilisée. Or, dans la société industrielle croissanciste, les alliages utilisés sont de plus en plus complexes et leur imbrication entre eux dans les ouvrages les plus sophistiqués de type wagon de TGV ou avion rendent le recyclage un véritable casse-tête.

Troisièmement (sans doute le plus déterminant) : toute opération de recyclage, quelle qu’elle soit et quelle que soit la simplicité ou la complexité des alliages traités, débouche toujours sur une quantité moindre à la sortie qu’à l’entrée. S’ajoute à cette loi imparable, une autre loi imparable, c’est celle qui dit que la quantité de matière de l’objet usagé entrant en recyclage est forcément moindre que la quantité initiale contenue dans l’objet neuf.

Il en découle les deux théorèmes suivant destinés à contredire la toute puissante religion du dieu-recyclage :

  1. Le premier théorème pourrait s’énoncer ainsi : Les recyclages successifs d’une quantité donnée de matière produisent, à chaque étape, une quantité de matière inférieure à celle de l’étape précédente, aboutissant, au bout d’un certain temps à la disparition complète de la matière utilisable. La donnée « un certain temps », exprimée par exemple en nombre d’années, étant un paramètre de ce théorème dont la valeur exacte n’est pas établie, mais qui en tout état de cause ne saurait être égale à l’infini.
  2. Le deuxième théorème pourrait s’énoncer ainsi : une quantité d’énergie non négligeable est nécessaire pour mettre en oeuvre le recyclage de la matière, et cette quantité est d’autant plus importante que les matériaux recyclés sont issus de combinaisons physico-chimiques, complexes, comme par exemple les alliages.

La combinaison de ces deux théorèmes, nous amène donc à la conclusion, assez facile à comprendre, que, en plus de consommer beaucoup d’énergie, le recyclage de la matière tend inexorablement vers zéro.

Cette réalité est largement occultée dans le débat public, la preuve c’est que nous entendons régulièrement parler de la transition énergétique, mais jamais de la transition minérale, métallique, ou plus globalement de ce que nous pourrions dénommer la transition matérielle.

Ces évidences ne découragent toutefois pas les grands prêtres de la religion croissanciste qui opposent aux contempteurs scientifiques du recyclage comme solution à la durabilité de la matière, les progrès de la technologie qui seraient supposés être en mesure d’augmenter le rendement des opérations de recyclage ainsi que la meilleure organisation du tri sélectif et de la collecte pour réduire les pertes amonts.

Ces maigres objections ne visent, en fait, qu’à imaginer une augmentation possible du délai qui nous sépare de la fin de la matière, mais certainement pas à contester la réalité de cette fin, car personne n’est aujourd’hui sérieusement en mesure de contester les deux théorèmes qui viennent d’être énoncés.

Car, finalement, peu importe ce délai, qu’il soit de quelques dizaines d’années voire de quelques siècles ne change rien au fond du problème, ce problème étant que la matière utilisable diminue inexorablement et que, par conséquent, tout système économique basé sur l’utilisation de matière est voué au déclin, dans un premier temps, puis à l’extinction, dans un deuxième temps.

Il ressort de cet exposé des faits qu’un état stationnaire durable, et à plus fore raison un développement durable est conditionné par un renouvellement de la matière, donc pour parler clair, par une reconstitution du stock initial de matière contenue dans l’écorce terrestre, mais qui a été irrémédiablement dégradée et dissipée par le processus industriel.

En fait, plus nous avançons dans notre étude plus nous nous rendons compte que cette culture de la croissance repose essentiellement sur des illusions : croissance inéluctable car inscrite dans les gènes humains, croissance souhaitable car chemin vers le bonheur, croissance possible car énergie indéfiniment renouvelable (et matière indéfiniment recyclable), illusions représentant autant de mythes modernes n’ayant rien à envier à ceux des sociétés primitives.

Cette constatation est encore renforcée lorsque nous nous rendons compte que les croissancistes n’opposent à nos arguments scientifiques que des voeux pieux, que nous pourrions résumer par le célèbre adage populaire : « de toutes façons « ils » nous trouveront bien quelque chose ». Le « ils » générique représentant naturellement la caste réduite des experts, nouveaux dieux de l’olympe croissanciste et supports d’une religion de la croissance au culte de laquelle l’individu ordinaire semble définitivement condamné.

Ce qui nous amène d’ailleurs à poser un diagnostic hétérodoxe en suggérant que, contrairement à une idée communément reçue, les rêveurs ne sont pas ceux qui croient à la survenue inéluctable de la décroissance, mais bien ceux qui croient à la pérennité de la croissance. De ce point de vue, nous dirons que l’utopie est manifestement en train de changer de camp

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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