Le plaisir en tant que seul produit réel du processus économique 

Extrait de  “Demain La Décroissance – Entropie – Écologie – Économie” de Nicholas Georgescu Roegen (Traduction de Jacques Grinevald et Ivo Rens)

Quatrième partie – Le plaisir en tant que seul produit réel du processus économique 

Ce que nous avons dit plus haut du processus économique, à savoir que, d’un point de vue purement physique, il ne fait que transformer des ressources naturelles de valeur (basse entropie) en déchets (haute entropie) est donc parfaitement établi. Mais, il nous reste à résoudre l’énigme du pourquoi d’un tel processus. Et l’énigme subsistera tant que nous ne verrons pas que le véri­table produit économique du processus économique n’est pas un flux matériel de déchets mais un flux immatériel : la joie de vivre. Si nous ne reconnais­sons pas l’existence de ce flux, nous ne sommes pas dans le monde écono­mique. Et nous n’avons pas davantage une vue d’ensemble du processus économique si nous ignorons le fait que ce flux – qui en tant que sensation entropique doit caractériser la vie à tous ses niveaux – n’existe qu’aussi long­temps qu’il peut se nourrir de basse entropie puisée dans l’environnement. Et si nous faisons un pas de plus, nous découvrons que tout objet présentant une valeur économique – qu’il s’agisse d’un fruit tout juste cueilli sur un arbre, d’un vêtement ou d’un meuble – comporte une structure hautement ordonnée, donc une basse entropie.

Il y a plusieurs leçons à tirer de cette analyse. La première, c’est que la lutte économique de l’homme se concentre sur la basse entropie de son envi­ronnement. La seconde, c’est que la basse entropie de l’environnement est rare, dans un sens différent de la rareté de la terre au sens de Ricardo. Cette dernière et les dépôts de charbon sont certes disponibles l’un et l’autre en quantités limitées. Mais ce qui fait-la différence, c’est que le charbon ne peut être utilisé qu’une seule fois. Et en réalité, c’est la Loi de l’Entropie qui expli­que pourquoi une machine (et même un organisme biologique) finit par s’user et doit être remplacée par une nouvelle machine, ce qui signifie une ponction supplémentaire de basse entropie dans l’environnement. Le fait de puiser cons­tamment dans les ressources naturelles n’est pas sans incidence sur l’histoire. Il est même, à long terme, l’élément le plus important du destin de l’humanité. Par exemple, c’est en raison du caractère irrévocable de la dégradation entro­pique de la matière-énergie que les peuples originaires des steppes asiatiques, dont l’économie était fondée sur l’élevage du mouton, commencèrent leur grande migration au début du premier millénaire de notre ère. De même, la pression à laquelle étaient soumises les ressources naturelles a joué, sans aucun doute, un rôle dans d’autres migrations, y compris celles des Européens vers le Nouveau Monde. Il est possible que les efforts prodigieux pour attein­dre la lune correspondent aussi à l’espoir plus ou moins conscient de trouver l’accès à des sources nouvelles de basse entropie. C’est aussi en raison de la rareté particulière de la basse entropie dans l’environnement que, dès l’aube de l’histoire, l’homme a continuellement cherché à inventer des moyens susceptibles de mieux capter la basse entropie. Dans la plupart des inventions humaines – quoique non point dans toutes – on peut voir se dessiner une meilleure économie de basse entropie.

Rien ne saurait donc être plus éloigné de la vérité que l’idée du processus économique comme d’un phénomène isolé et circulaire ainsi que le représen­tent les analyses tant des marxistes que des économistes orthodoxes. Le pro­cessus économique est solidement arrimé à une base matérielle qui est sou­mise à des contraintes bien précises. C’est à cause de ces contraintes que le processus économique comporte une évolution irrévocable à sens unique. Dans le monde économique, seule la monnaie circule dans les deux sens d’un secteur économique à l’autre (bien que, à la vérité, même la monnaie métalli­que s’use lentement de sorte que son stock doit être continuellement réappro­visionne par prélèvement dans les dépôts de minerais). À la réflexion, il apparaît donc que les économistes des deux obédiences ont succombé au pire fétichisme économique, le fétichisme de la monnaie.

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