Le spectre du dépôt de bilan

L’impasse financière de la croissance : 1. Le spectre du dépôt de bilan

Nous avons largement démontré le caractère structurellement déficitaire du mode de production de la société industrielle croissanciste, tant sur le plan des lois de la physique que sur celles de la comptabilité. Nous avons également constaté que les masses populaires ne semblaient pas conscientes de cet état de fait. Et ceci, tout simplement, parce que les gestionnaires de la société industrielle, qui maîtrisent la communication de masse, affirment au contraire que les comptes sont en équilibre, ou que le léger déficit qu’ils veulent bien avouer n’a rien d’inquiétant.

Or nous avons vu, après avoir analysé en détail la décroissance des rendements énergétiques et la dissipation continue de la matière utilisable, que cette réalité physique se traduisait en termes comptables par un déficit abyssal et irrémédiable du compte d’exploitation consolidé de la société industrielle croissanciste, pour peu que ce dernier soit présenté de façon à restituer une image juste et sincère de l’activité économique, et non pas, bien entendu, sous la forme de l’unique marqueur du PIB, dont nous avons largement prouvé qu’il ne mesurait en rien la bonne santé, c’est à dire le caractère pérenne, d’un système économique.

Le masquage et le financement du déficit

Dés lors, et dans un premier temps, nous pourrions nous poser la question de savoir si les gestionnaires oligocratiques croissancistes sont réellement conscients du fait que leur système fonctionne   à perte, et, dans le cas où ils le seraient, s’ils ne cherchent pas à cacher cette vérité pour des raisons démagogiques, ou plus précisément pour des raisons électorales, jugeant avec raison qu’un aveu d’échec signifierait pour eux le début de la fin de l’aventure qu’ils ont entreprise depuis 170 ans.

Une autre hypothèse, n’étant d’ailleurs pas forcément exclusive de la première, serait de considérer qu’ils ignorent tout simplement le caractère chroniquement déficitaire de leur système de production, aveuglés qu’ils sont en raison du formatage de leur pensée économique par les grandes écoles du pouvoir.

Si nous penchions pour la première hypothèse, d’aucuns s’empresseraient de nous catégoriser immédiatement dans la rubrique des promoteurs de la théorie du complot.

Cette conviction, en effet, équivaudrait à assimiler les gestionnaires de la société industrielle croissanciste à des adeptes avérés des principes de Nicolas Machiavel doublés de rapaces prêts à tous les stratagèmes pour saigner à blanc le peuple pour leur seul profit pécuniaire, et par le truchement d’un mode économique qu’ils sauraient par avance voué à l’échec.

Cette vision des choses serait naturellement excessive, voire dangereuse, par les temps qui courent, pour la liberté de ceux qui oseraient la professer. Nous ne la retiendrons donc pas.

Nous opterons simplement pour la seconde hypothèse, celle de la bonne foi, malheureusement accompagnée de deux caractéristiques regrettables : l’incompétence entrepreneuriale, et de ce que nous nommerons la cécité du lendemain.

Cet exposé des raisons pour lesquelles nous   pensons que les gestionnaires de la société industrielle croissanciste ne sont pas réellement conscients du fait que leur système fonctionne à perte, sera entrepris en usant de la liberté qui nous est consentie (mais pour combien de temps encore) de livrer une analyse sensiblement différente des exposés officiels, ou encore d’analyser des domaines que la version officielle n’analyse pas.

Nous veillerons toutefois à user, mais à ne pas abuser, de cette liberté, car nous ne sommes pas sans connaître l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, partie intégrante de la constitution française, qui stipule que la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme et que tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf, naturellement, à abuser de cette liberté.

Ceci étant dit, et sans abuser de la liberté d’expression, et notamment après avoir écarté l’hypothèse n°1, celle qui pourrait nous faire taxer de complotiste, et donc de risquer une pénalisation à court terme, nous retiendrons donc uniquement l’hypothèse n°2, celle de la simple erreur de bonne foi, ce qui, dans l’état actuel des tendances évolutionnistes du droit pénal, semble nous mettre, pour l’instant, à l’abri de poursuites éventuelles.

Mais nous avons suggéré que cette démarche, supposée de bonne foi, s’accompagnait malheureusement de deux caractéristiques regrettables : l’incompétence entrepreneuriale, et la cécité du lendemain.

La première caractéristique, l’incompétence entrepreneuriale, se manifeste notamment par le choix de la comptabilité de flux au lieu de la comptabilité de stock , et par l’ignorance de l’application des lois physiques dans l’économie (thèmes que nous avons déjà largement étudié dans les chapitres précédents consacrées à l’impasse physique et à l’impasse comptable).

La circonstance atténuante de la bonne foi pourra néanmoins être possiblement invoquée par ces gestionnaires lors de leur mise en accusation future par un peuple ruiné dans ses finances et ses espoirs, et ce, au motif notamment que leur imaginaire a été colonisé, à leur corps défendant naturellement, et à l’insu de leur plein gré (comme dirait un célèbre coureur cycliste pris la main dans le sac d’EPO),   que leur esprit a donc été colonisé et dopé par les nombreuses injections de composés pédagogiques reçues lors de leurs passage dans les écoles prestigieuses dont ils sollicité la certification : ENA, X, Centrale, HEC, ESSEC, Sciences Po, etc.

La seconde caractéristique déplorable, la cécité du lendemain, synonyme de l’expression plus triviale de la vue pas plus loin que le bout de son nez, sera toutefois plus difficile à pardonner et devrait emporter des sanctions plus rigoureuses. Car cet anti-don de courte vue n’est en réalité pas innocent, mais concentré sur la ligne de mire fondamentale du système capitaliste croissanciste : l’appât du gain.

Cet objectif unique, l’appât du gain, est le moteur de tout type d’action économique au sein de la société industrielle, à tel point qu’il constitue la réponse universelle à toutes les recherches causales de l’agir humain et peut se résumer à la formule suivante :   cherchez où est le profit, vous trouverez la cause de l’action.

Considéré sous cet angle, il importe donc peu aux gestionnaires de la société industrielle de chercher à savoir de quoi demain sera fait, pourvu, qu’aujourd’hui, leur situation personnelle soit bonne.

Mais alors, à ce stade du raisonnement et pour revenir encore une fois, et toujours, à la réalité du déficit énergétique structurel du processus industriel, les citoyens ordinaires que nous sommes peuvent être fondés à se poser plusieurs questions :

  1. Quel est donc le ressort de cette mystification qui fait que nous dépensions plus d’énergie pour en obtenir moins, et que, plus globalement, nous produisions moins que ce que nous consommons ?
  2. Et comment se fait-il que nous ne nous en rendions pas compte ?
  3. Et, enfin, comment se fait-il que cela puisse durer ?

La réponse à ces 3 questions tient en peu de mots : c’est grâce au système financier !

Ce système financier, constitué par l’ensemble des   banques privées, tant au niveau national que transnational, compense et masque le déficit comptable par des apports de liquidités créées ex nihilo et non garanties sur des biens intermédiaires. Ce méga-système constitue l’un des piliers fondamentaux du système, puisque c’est bien lui qui rend possible la continuation de l’activité croissanciste malgré le déficit d’exploitation qu’elle creuse jour après jour.

Par voie de conséquence, ce système financier permet également de fonder et de crédibiliser dans l’esprit commun la fameuse croyance dite du développement durable, en y installant la confusion, pourtant interdite en comptabilité,   entre bénéfice et trésorerie.

En effet, masquer la réalité comptable n’est pas une astuce suffisante du point de vue de la science comptable, car un déficit, même masqué par un apport en trésorerie, reste un déficit qui, comme tout déficit, met en danger la capacité d’autofinancement et, par voie de conséquence la survie de l’entreprise.

Compte tenu de cette évidence, nous pourrions alors imaginer que, trompés par leur défaut de courte-vue (ou de myopie), les gestionnaires croissancistes ne voient pas distinctement ce déficit, ce qui constituerait un élément d’explication sur le fait qu’ils ne nous en parlent pas.

Mais ce serait toutefois forcer sensiblement le trait car leur acuité visuelle reste, à n’en pas douter, largement suffisante pour évaluer la réalité comptable de chaque exercice en cours. En réalité, leur cécité ne se situe donc pas au niveau de l’analyse des comptes immédiats, mais au niveau de leur projection sur le moyen terme, car, comme tous les gestionnaires de la société civile, ceux de la société industrielle n’échappent pas au spectre du dépôt de bilan.

Le spectre du dépôt de bilan

Afin d’illustrer cette notion, nous allons prendre l’exemple d’un chef d’entreprise ordinaire se trouvant confronté à un déficit récurrent de son activité. Que peut-il faire ?

Ce chef d’entreprise peut, soit décider de cesser son activité, soit décider de la continuer. Jusqu’ici le choix est simple et compréhensible par chacun de nous, même profane en conduite des affaires commerciales et industrielles.

Si ce chef d’entreprise décide de cesser son activité, c’est le dépôt de bilan, c’est à dire une procédure où le tribunal de commerce va nommer un administrateur judiciaire qui sera chargé de prendre les commandes de l’entreprise à la place de l’entrepreneur défaillant et tâchera de redresser l’entreprise en faisant en sorte de la gérer de façon à dégager un nouvel excédent de gestion, (plus communément dénommé bénéfice) qui permettra à l’entreprise de réduire son déficit accumulé.

Si ce redressement judiciaire réussit, l’entreprise pourra alors continuer, généralement avec un nouveau dirigeant, mais cette issue ne se compte que dans 5% à peine des dépôts de bilan. Dans 95% des autres cas, le dépôt de bilan débouche sur une liquidation judiciaire, c’est à dire sur une disparition de l’entreprise.

Appliqué à la société industrielle dans son ensemble, ce scénario entraînerait deux conséquences :

  1. la mise hors circuit de la classe politique en fonction
  2. la prise en main de l’activité économique nationale (au sens de son cadre législatif) par une autorité souveraine.

Nous avons vu que, dans le domaine de l’économie ordinaire privée, cette autorité souveraine est représentée par le tribunal de commerce. Dans le domaine de l’économie nationale (au sens de son cadre législatif), cette autorité souveraine ne pourrait être que le Peuple, défini comme tel dans l’article 3 de la constitution française, par exemple.

Placé en situation d’administrateur judiciaire, le peuple se verrait alors assigné la mission de faire passer le système économique de la nation d’un mode déficitaire en un mode bénéficiaire, et en premier lieu, de décider si cette action devrait être menée directement par lui-même ou par une nouvelle équipe de gestionnaires, à déterminer.

Traduit en terme politique, il s’agirait alors de choisir entre l’option de l’instauration d’une autre forme de gestion sociétale, et pourquoi pas la démocratie directe, et l’option du maintien de l’oligocratie sous une forme modifiée.

Dans tous les cas, le succès ne serait pas garanti, et la tentative redressement pourrait fort bien se solder par une liquidation, ce qui signifie, en langage médiatique actuel, un effondrement.

Mais nous n’en sommes pas là, et nous devons plutôt étudier les caractéristiques (visibles et cachées) de la deuxième option choisie par les gestionnaires actuels, celle de la continuation sans dépôt de bilan.

La continuation sans dépôt de bilan, stratégie qui a un autre nom :   la fuite en avant !

En réalité, les gestionnaires de la société industrielle se trouvent dans une situation et un état d’esprit similaire à ceux d’un chef d’entreprise qui constate le déficit de son entreprise mais décide de continuer l’activité à tout prix et quoi qu’il lui en coûte.

Le proverbe qui dit que les forces vont toujours jusqu’au bout de leurs forces, trouve là son illustration la plus aiguë, doublée en la circonstance d’une bonne dose de déni.

Il s’avère toutefois que les tours de passe-passe d’écriture et de présentation destinés à masquer la réalité comptable   aux yeux des actionnaires (c’est à dire des citoyens ordinaires) et révélés dans les chapitres précédents, ne sont pas suffisants, à eux seuls, pour régler le problème de fond.

C’est pourquoi les gestionnaires croissancistes utilisent d’autres types de stratagèmes que nous allons nous efforcer d’identifier.

Mais, avant de commencer cette investigation, revenons un instant à une question simple qui doit pouvoir nous éclairer pour la suite de notre raisonnement : que doit faire un bon gestionnaire d’entreprise pour résoudre un déficit ?

Monsieur de La Palisse répondrait qu’il suffit de transformer un processus économique déficitaire en un processus bénéficiaire, c’est à dire en un enchaînement d’opérations techniques et commerciales qui dégagent, au bout de la chaîne, un excédent de gestion capable de compenser en montant celui du déficit antérieurement cumulé.

C’est effectivement la meilleure façon de régler un problème déficitaire, mais c’est surtout la seule, et pour la bonne raison qu’il n’y en a tout simplement pas d’autre ! Restons dans les lapalissades, cela repose l’esprit de temps en temps.

Et pourtant, la réalité du comportement des gestionnaires de la société industrielle prouve que, face à une situation de déficit d’exploitation avéré, ils improvisent d’autres stratégies que celle qui tombe naturellement sous le sens.

Ces gesticulations diverses, variées et censées remplacer le retour au sain excédent de gestion sont bien connues des entrepreneurs en difficulté lorsque, en proie au spectre du dépôt de bilan, ils cherchent, eux-aussi, à s’exonérer des dures lois de l’arithmétique comptable en investiguant du côté des montages financiers plus ou moins sophistiqués.

Ainsi est lancé dans l’arène des jeux de la banqueroute, le terme montage financier, synonyme d’autres appellations pouvant également convenir à la situation telles que : stratagème, passe-passe, astuce, combine, ficelle, manœuvre, roublardise, rouerie, ruse, subterfuge, tour, truc ou pourquoi pas, après tout : magie !

Car il existe, en effet, une opération magique que la plupart des gestionnaires en difficulté utilisent régulièrement et qui consiste tout simplement à repousser au lendemain le problème insoluble se posant le jour même.

Et c’est à un cas similaire que les gestionnaires de la société industrielle se trouvent confrontés, à un problème insoluble (autrement dit une impasse) pouvant se résumer à l’impossibilité d’augmenter la combustion de la (méga)machine, pour la raison qu’elle est   alimentée par un carburant dont la disponibilité diminue inexorablement.

Ce type de problème est également bien connu de certains entrepreneurs ordinaires qui voient leur petite usine,   patiemment construite de leurs propres mains, devenir progressivement et irrémédiablement incapable de maintenir sa rentabilité.

Bon nombre de ces entrepreneurs aux abois refusent alors la réalité et s’engouffrent dans des dispositifs de fuite en avant dont le seul objectif est de passer l’année, en attendant la suivante, puis la suivante, et ainsi de suite,…

Ces dispositifs commencent naturellement par la sollicitation d’un prêt bancaire en maquillant la réalité comptable pour rassurer l’organisme prêteur et continuent par des demandes de crédits fournisseurs accordés ou non (ce dernier cas se nomme retard de paiement).

Ils s’enchaînent ensuite par la recherche de nouveaux prêts auprès d’autres organismes pour pouvoir rembourser ceux sollicités auprès des premiers (technique trivialement dénommé cavalerie), le tout en espérant qu’entre temps, un miracle viendra rétablir la situation.

Or, tous ces dispositifs fallacieux utilisés par certaines entreprises, qui ne sont finalement rien d’autre que des filiales de la société-mère (la société industrielle), sont également utilisés par cette même société-mère, à la différence près que, lorsque c’est l’entreprise-filiale qui y a recours, la fin est généralement toute proche, alors que si c’est la maison-mère qui en use, les choses peuvent durer beaucoup plus longtemps et nous allons voir pourquoi.

Arrivés à ce stade de l’enquête, nous avons donc bien compris que l’objectif des gestionnaires de la société industrielle n’était pas de régler le problème du déficit de fonctionnement lié à l’impasse physique de leur activité (puisqu’il est par nature inéluctable) mais plutôt de faire durer la situation le plus longtemps possible sans que personne ne s’en aperçoive, dans l’attente soit d’un miracle, soit d’un délai susceptible de couvrir, à minima, leur durée de vie personnelle, la deuxième option étant la plus crédible.

Et pour ce faire, les gestionnaires de la société industrielle disposent de moyens beaucoup plus puissants et sophistiqués que les entrepreneurs ordinaires.

Alors quels sont donc ces moyens et comment les ont-ils pu les mettre en œuvre ? Car une question fondamentale se pose : si ce déficit camouflé existe bel et bien, comment est-il financé ?

A propos de Christian Laurut 77 Articles
Chercheur indépendant en organisation sociétale

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