Territoire de la modernité capitaliste contre territoires traditionnels des peuples premiers

Introduction

En 2009, les violentes crises financières, alimentaires, pétrolières et écologiques ont remis en cause l’ancienne place de l’humain sur la terre et dans la nature. Certains attendent, du progrès technique, la solution à ces crises systémiques. Pour de nombreux membres du mouvement altermondialiste, écologiste ou anticapitaliste, ces crises sont des opportunités à saisir pour faire entendre leurs idées. Mais pour cela, il leur faut proposer les premiers pas concrets, qui pourraient les y conduire.

L’obstacle le plus fondamental, pour dépasser le capitalisme, est de parvenir à dépasser nos modèles de représentation du monde qui nous semblent naturels et éternels, alors qu’ils ne sont que le résultat d’une culture donnée à une époque donnée. Actuellement, il s’agit de l’idéologie hégémonique capitaliste néolibérale (Gramsci), qui est devenue une pensée unique et la fin de l’histoire pour certains, tel Fukuyama (1992).

Cela suppose, pour les tenants de la modernité (le capitalisme néolibéral et la vision techno-industrielle), d’accéder à un nouveau paradigme, celui de la postmodernité. Cette dernière intégrant une partie de la « vision du monde » traditionnelle des « peuples premiers » vivant sur les continents asiatique, africain, américain, tels les Indiens Kogis vivant dans la jungle d’Amazonie en Colombie. Ces derniers ont su vivre sur la terre et la préserver pendant des millions d’années. Ils nomment, avec bienveillance, les hommes blancs « les petits frères » et estiment que, si les Kogis disparaissent, l’humanité entière risque aussi d’être anéantie. Ils se considèrent, en effet, parmi les derniers gardiens d’une tradition, d’un mode de vie, d’une vision du monde permettant de maintenir l’harmonie entre l’humanité et la nature (Julien, 2008).

Les peuples premiers symbolisent la perpétuation des forces et des faiblesses de l’approche traditionnelle. Pour ce qui est des faiblesses, il y a souvent la domination de l’homme sur la femme, l’autoritarisme du chef, le dogme de la tradition.

Or, on assiste actuellement à l’accélération d’une révolution culturelle conduisant vers le paradigme postmoderne de la décroissance, opposée à celui de la modernité. A travers différents principes et pratiques nous présenterons les oppositions entre le territoire de la modernité capitaliste, le territoire traditionnel des peuples premiers et celui de la décroissance postmoderne.

Le besoin de croissance infinie, de la vitesse extérieure, contre celle de la lenteur et de la simplicité intérieure

Les « occidentaux » sont poussés culturellement vers la suractivité, ce qui crée une civilisation de la croissance et de la vitesse infinie. Une des raisons de cette éternelle course en avant et de l’hyperactivité des occidentaux en particulier, s’explique à nouveau par un besoin de compenser la peur du manque, du vide et finalement la peur de la mort. Dans la culture moderne, en particulier celle du capitalisme occidental techno-industriel, une des valeurs dominantes repose sur la recherche du rendement, de la productivité, de la croissance économique sans limite. Tandis que dans la culture postmoderne, la priorité est donnée au temps intérieur, à la quête de la lenteur, comme opportunité de la « simplicité heureuse ». Ceci, afin de développer aussi les qualités intérieures de l’être humain. Un peu dans la même veine, Paul Lafargue, le gendre de Karl Marx, avait déjà écrit en 1881 « le droit à la paresse » (2007).

Dans une perspective productiviste capitaliste ou socialiste étatique, l’injonction consiste à « travailler plus », plus vite, plus efficacement, recherche de la productivité maximum, pour « gagner plus ». A l’inverse, les peuples premiers cherchent à travailler en cherchant à suivre le rythme des saisons, de la lumière du jour. Ils cessent généralement de produire, lorsque leurs besoins essentiels sont satisfaits. Dans le cadre de la décroissance autogestionnaire, les personnes entendent partager le travail, pour que tous y aient droit. Elles tentent de travailler moins pour accroître le temps pour soi et pour autrui.

La culture capitaliste moderne pousse ainsi ses membres vers la quête du pouvoir, de la prédation de l’homme sur ses semblables et sur la nature (dont il est coupé). Tandis que certaines cultures traditionnelles, comme celle des indiens Kogis, tendent vers la recherche de l’harmonie entre l’être humain, la Nature et la Terre considérée comme une « mère symbolique » (Julien, 2008). Ceci implique alors naturellement, pour eux, comme pour les tenants de l’écologie post-moderniste, le respect de la nature, afin de préserver sa propre santé et de partager des richesses économiques et naturelles, en particulier lorsqu’elles sont limitées et non renouvelables (pétrole, uranium, métaux…).

Le besoin de consommation comme compensation d’une insécurité et de carences psychiques

Le sociologue Veblen Thorstein (1970) qualifie, de « consommation ostentatoire », l’acte de consommer pour paraître, pour se sentir exister par le regard qu’on imagine envieux et admiratif des autres. En effet, le besoin de consommer pour paraître vise souvent à compenser nos carences identitaires. Plus les individus se sentent mal aimés, mal reconnus, plus ils ressentent un vide existentiel, un manque de sens profond, plus ils cherchent des béquilles pour répondre à leurs carences affectives et identitaires.

Mais pour les moins riches, le besoin de possession repose d’abord sur la peur du manque. Le fait de posséder des richesses, des biens à profusion, rassure les personnes qui se sentent éternellement en danger de tomber un jour dans la précarité économique, alors même qu’elles détiennent déjà une propriété, une automobile, un métier ou plus généralement lorsqu’elles disposent déjà d’une situation professionnelle assurée. Leur analyse n’est pas fondée sur les faits, mais sur une angoisse d’insécurité inconsciente, la crainte de sombrer un jour dans la précarité. Pour s’en prémunir, elles ne cessent d’accumuler, même quand leurs besoins minimums sont satisfaits, ce qui est peine perdue, puisque leur problème n’est pas matériel, mais psychique.

Pour s’en détacher, les membres du mouvement pour « la simplicité volontaire » (Burch, 2007) apprennent à vivre heureux avec de faibles moyens, grâce à des joies et des activités simples. Ceci, afin de se détacher de leur besoin de possessions matérielles et d’autrui, de leur besoin de consommation de marchandises, de leurs addictions aux sucreries, à la sexualité… Cela n’empêche pas une partie d’entre eux de militer en même temps, contre l’exploitation et la domination du capitalisme, mais ils ne se limitent pas à la dénonciation, et tentent de mettre en pratique concrètement une société alternative au capitalisme, fondée notamment sur l’accumulation illimitée de la propriété privée.

Cependant, ce mouvement de la « simplicité volontaire » ne touche qu’une petite partie de la population mondiale solvable. La majorité des autres individus des pays riches sont la cible des professionnels du marketing capitaliste qui s’appuient sur ces failles, qu’ils ont étudiées de très près. Dans le cadre de la « société de consommation », ils cherchent ainsi à accroître les profits des entreprises, en poussant la population à la consommation, en particulier par la publicité. Le besoin psychosociologique de possession et de consommation est ainsi renforcé par le marketing capitaliste. De plus, depuis l’antiquité au moins, les pouvoirs en place ont bien compris l’utilité de répondre à ce besoin, à travers « le pain et des jeux » comme le pratiquaient les romains. Un peuple qui ne crie pas trop famine, qui a le ventre plein, et qui s’amuse, devient alors plus facile à diriger à son insu.

Les peuples premiers, tels les Indiens Kogis, considèrent que se nourrir représente aussi un lien, avec les esprits de la nature qui sont remerciés pour avoir créé la nourriture. La nourriture devient donc un cadeau de la nature, un lien avec elle et non pas le produit de l’industrie mécanique, au service des hommes.

Les petites villes ou les gros villages sont l’avenir de l’urbanisation future.

Dans les communautés traditionnelles, les relations sociales étaient facilitées par la taille relative des villages. Cependant, cela pouvait être aussi relativement étouffant ou sclérosant. Pour les décroissants, la solitude individualiste, dans des mégalopoles, sera remplacée par plus de relations sociales, grâce à la création de réseaux sociaux situés dans de petites villes ou des villages. Mais créer une multitude de maisons et de villages dans les campagnes, n’est pas viable par ce que cela suppose d’importants déplacements entre les villages et/ou la ville la plus proche. Seul une autonomie quasi complète, sur le plan économique, sociale ou relationnelle permettrait d’éviter les déplacements en excès, ce qui semble assez difficilement envisageable à présent. En effet, sur le plan de l’empreinte écologique, l’excès de déplacement a un coût écologique important (pétrole, CO2, métaux du véhicule…). Il en est de même pour l’idée d’avoir chacun sa maison. Pour ces différentes raisons, notamment économique, l’humanité va progressivement chercher à minimiser le coût écologique de son habitat et de ses déplacements, en favorisant le développement de gros villages ou de petites villes. Dans ces dernières, l’habitat sera composé de petits immeubles à 3 ou 4 étages maximums entourés de végétation. Cela permettra aussi de diminuer aussi la surface au sol qui vient consommer les meilleures terres agricoles situées souvent autour des villes. Ce mode d’organisation offre l’avantage de permettre une autonomie socio-économique, mais aussi politique (l’autogestion) et une qualité de vie, du fait de la proximité de la relation à la nature notamment.

L’intellectualisme, le scientisme et le matérialisme nous coupent d’une relation harmonieuse avec les êtres de la nature.

Le raisonnement purement intellectualiste, vis-à-vis de l’écologie et plus largement du monde, consistant à penser qu’il n’y a que ce qui est scientifiquement vérifié qui existe, conduit à un réductionnisme scientiste. Il tend à se couper de l’approche plus sensitive et vécue, plus symbolique et mythologique de la réalité, à exclure une relation équilibrée entre l’intellect et l’intuition. Or, une large part de la compréhension de la vie passe par l’expérimentation personnelle, le ressenti, avant de passer par le crible de la « raison raisonnante ». L’approche exclusivement mécanique et matérialiste du corps, appuyée sur une médecine fondée sur la chimie, omet aussi de prendre en compte que la santé dépend de l’harmonie, entre l’être humain, les autres, et la nature. Elle tend à nier le fait que la santé physique est en relation avec la santé psychique.

La raison, la capacité de discrimination s’avère fondamentale, pour dépasser les obscurantismes religieux et politiques traditionnels notamment. Cependant, l’intellectualisme, les excès d’une approche trop exclusivement scientifique, techniciste renforce une vision matérialiste du monde, c’est-à-dire athéiste. Elle conduit à une recherche du pouvoir de l’homme sur la nature, elle place l’homme au-dessus de la nature dont il est de plus en plus coupé depuis la renaissance, l’époque des lumières de la raison. Le sens du sacré ayant disparu, il réapparaît par le retour du refoulé (Freud) sous la forme du fétichisme de la marchandise et même des idoles, comme les stars médiatiques. L’humanité occidentale raille pourtant les croyances des peuples premiers et leur relation chamanique et spirituelle avec la nature (minérale, végétale, et animale). Elle ne parvient pas à se détacher des dérives du fétichisme et de l’idolâtrie que subissent aussi les peuples pratiquant le chamanisme.

Cependant, ces derniers, du fait de leur relation intime avec ce qu’il nomme les esprits de la nature, se sentent unis aux animaux et aux plantes. La nature chez les Kogis est alors considérée comme leur mère symbolique, car source de sa vie et de vitalité (Julien, 2008). La préservation des plantes, des animaux qui les entourent va alors de soi, elle est naturelle et la destruction se limite au besoin de consommation. Le fait de tuer d’un animal et parfois de plantes est généralement accompagné de rites, visant à se faire pardonner par l’être qui va mourir, pour que l’être humain qui commet cet acte puisse vivre.

Chez les décroissants, la relation au sacré peut être vécue sur un mode athéiste ou spiritualiste. La recherche du sacré consiste alors à faire corps avec l’humanité unie et avec la nature afin de conserver sa beauté et sa diversité. Une nature saine et vivante exerce alors une action bienfaitrice sur la santé physique et mentale, et finalement préserve le lieu de vie des générations futures. C’est d’une certaine façon l’approche de la plupart des écologies environnementalistes.

La culture technologique du capitalisme industriel pousse vers une utopie prométhéenne de la technique, comme solution à tous les problèmes.

Elle prend une orientation relativement contraire à l’optique de la technologie appropriée, car dans sa vision du monde, tous doivent adopter les technologies de pointe de l’occident, représentant le fleuron du progrès pour l’humanité. Certains espèrent, par exemple, que les ressources non renouvelables (pétrole, uranium, métaux…) pourront être recrées notamment grâce aux nanotechnologies, en reconfigurant les atomes un à un, pour recréer par exemple les métaux qui auront été épuisés. Or, le pouvoir de la technique (du technicien et du technocrate) crée à la fois une dépendance de la population et un ascendant vis-à-vis du peuple, qui ne peut en maîtriser et en mesurer tous les impacts négatifs. D’ailleurs comme le souligne Jacques Ellul (1997) la technique domine elle-même ceux qui cherchent à l’utiliser comme solution unique, pour résoudre les problèmes de l’humanité. L’approche techniciste tend à mettre en avant les valeurs utilitaristes d’efficacité et de progrès technique, au détriment des besoins de l’homme, de la culture et de sa relation à la nature. Bruno Latour souligne, à ce propos, que « les techniques appartiennent au règne des moyens et la morale au règne des fins, même si, comme Jacques Ellul en a témoigné il y a bien longtemps, certaines techniques finissent par envahir tout l’horizon des fins, en se donnant à elles-mêmes leurs propres lois, en devenant “auto-nomes” et non plus seulement automatiques » (Latour, 2000 : 19). En répondant aux besoins des populations, en stimulant par exemple la production des cultures vivrières, en permettant l’éducation de base, en répondant aux besoins locaux avant de suivre la demande internationale, le pays devient ainsi plus autonome et peut assurer sa croissance à long terme.

La technologie appropriée est un moyen de conjuguer l’autonomie et l’identité culturelle.

C’est aussi l’opportunité de découvrir des techniques spécifiques à une nation ou d’adapter des technologies extérieures aux besoins du pays. Il s’agit par exemple de l’utilisation de la traction animale pour labourer son champ, plutôt que de l’utilisation d’un tracteur à la fois cher et qui ne peut être réparé par manque de pièces disponibles sur place et des connaissances nécessaires. En 1979, après le sommet de Alma Ata, sur les soins de santé primaires, Julia A. Walsh et Kenneth S. Warren proposèrent, en 1979, différentes solutions simples et appropriées à la situation des PED. Ils proposèrent, par exemple, de renouer avec l’allaitement au sein, pendant un temps suffisant et de développer le traitement de la diarrhée des enfants par l’utilisation de sels de réhydration orale (Walsh, 1979 : 967-974). Ces instruments très simples sont des exemples de la technologie appropriée. Ils permettent notamment de libérer de la charge de travail pour des cliniques surchargées, lorsqu’elles manquent de financement public. La technologie appropriée fut reconnue, principalement avec les médecines traditionnelles, « comme l’une des principales sources susceptibles de mener à la santé pour tous en l’an 2000 » (OMS, 1979). L’utilisation de l’expression générique “technologie appropriée” fut officialisée, en 1976, par le BIT (1976).

La croissance infinie des transports permet de vivre dans un mouvement perpétuel favorable à l’oubli de soi et au capitalisme néolibéral

La décroissance des transports est une des clés du projet décroissant et écologiste, en particulier, parce que la pollution liée au transport est la première cause de réchauffement climatique. Comme l’a montré Ivan Illich au début des années 70, la voiture individuelle est le symbole de la civilisation occidentale (Illich, 1973). La voiture a un rapport coût/efficacité largement plus faible que le vélo, un des anciens symboles de la république démocratique de Chine. Dans le modèle capitaliste et plus largement le productivisme, le transport s’inscrit lui aussi, dans un projet de croissance mondiale infinie. A l’inverse, dans les cultures traditionnelles, les moyens de se déplacer étaient plus lents, souvent pédestres, fondés sur la traction animale ou l’usage de la voile. Ils respectaient l’environnement et leur vitesse était plus humaine, plus proche du rythme des pas du marcheur, qui d’une certaine façon est l’étalon premier de l’individu décroissant. Ce dernier cherche donc une décroissance des transports afin de réduire l’empreinte écologique individuelle, nationale et mondiale, notamment par une relocalisation de la production. La décroissance des transports suppose aussi de savoir retrouver le goût des vacances de proximité, du plaisir de simple promenade dans les campagnes environnantes, plutôt que l’exotisme systématique du bout du monde.

Conclusion

A travers certains membres des minorités alternatives (politiques, associatives…), on observe donc le passage de la modernité du capitalisme techno-industrielle, à la postmodernité de la décroissance autogestionnaire. Ce qui suppose :

  • Le passage de la recherche du pouvoir, de la prédation de l’homme sur ses semblables et sur la nature (dont il est coupé), vers le développement de l’harmonie entre l’être humain, la Nature et la Terre considérée comme une « mère symbolique ». Ce qui implique alors naturellement de respecter la nature, afin de préserver sa propre santé et de partager des richesses économiques et naturelles, lorsqu’elles sont limitées.
  • Une vie centrée sur la vitesse et le productivisme matériel, qui se transforme dans une quête de la sobriété heureuse, respectueuse des biens non renouvelables, à travers la simplicité volontaire, afin de développer aussi les qualités intérieures de l’être humain,
  • Une approche fondée sur une vision réductionniste, c’est à dire intellectualiste, matérialiste et atomisante de la société et du monde qui se réoriente vers approche symbolique et unifiée du monde, alliant l’intellect et l’intuition.
A propos de Thierry Brugvin 7 Articles
Enseignant chercheur et docteur en sociologie

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